Jean-Antoine Roucher


Les Mois/Janvier - Poem by Jean-Antoine Roucher

Janus règne ; et tandis qu’un solemnel usage,
D’un masque de douceur couvrant chaque visage,
Sans ordre fait mouvoir la foule des humains,
Rassemble mille dons, les verse à pleines mains,
Exhale en faux sermens une voix mensongère,
Et rend la vérité parmi nous étrangère ;
Moi, dans l’obscure paix d’un loisir studieux,
Sur l’an qui nous a fui je reporte les yeux :
De sa vélocité je me plains à moi-même.
Ces jours, que j’avois crus d’une lenteur extrême,
Long temps avant le terme, où commença leur cours ;
Que je les ai trouvés et rapides et courts !
Oui : lorsqu’agent secret de la mort qu’il devance,
Du fond de l’avenir, le tems vers nous s’avance,
Nous ne voyons en lui qu’un vieillard impuissant,
Qui, décrépit, courbé, traîne un pas languissant ;
Ses aîles, sur son dos, tantôt sont repliées,
Tantôt, autour de lui, pendent humiliées :
Arrive-t-il à nous ? Qu’il est prompt et léger !
Comme il fuit ! D’un oiseau c’est le vol passager.
« Eh ! Pourquoi, me répond le chantre d’épicure,
Pourquoi te plaindre ? En vain l’indulgente nature
Du tems, en ta faveur, rallentiroit le pas ;
Poussière ambitieuse et promise au trépas,
Que verrois-tu de plus ? Rien de nouveau, te dis-je :
Tes jours vont désormais s’écouler sans prodige.
Sur d’antiques tableaux ton oeil doit revenir ;
Soumets-toi : le passé t’a prédit l’avenir. »
Hélas, je le sais trop : oui ; dans un cercle immense
De maux liés entr’eux, l’an roule et recommence.
C’est peu qu’un air impur, l’ouragan, les frimats,
Fidèles aux saisons, désolent nos climats ;
Que la mer, pour briser le frein de l’esclavage,
Mutine tous ses flots, tourmente son rivage ;
Que la guerre, la peste et cent fléaux divers,
De pleurs, de cris, de sang remplissent l’univers.

Il faut revoir la fraude épier l’innocence ;
La molesse des rois avilir leur puissance ;
Des ministres, ligués pour les concussions,
Vendre à des publicains le sang des nations ;
La loi ramper muette ; et l’adroit fanatisme,
Pour regner avec lui, flatter le despotisme.
Mais les biens, les plaisirs que nous avons perdus,
Possédés un moment, nous seront-ils rendus ?
Comment la recouvrer cette santé fragile,
Trésor, que nous portons en des vases d’argile ?
Ô dieu ! Je touche à peine à ma virilité,
Et dans tous ses canaux déjà moins agité,
Mon sang, comme à regret, y fait couler la vie.
Pour moi, d’un jour moins pur chaque nuit est suivie.
Je sens que par dégrés il faut perdre ce goût,
Cette amoureuse ardeur qui m’attachoit à tout.
La gloire, que j’aimois quoiqu’ingrate et rebelle,
La gloire à mon desir ne semble plus si belle :
Si j’en pouvois encor idolâtrer l’erreur !

Le tourment de ma vie en feroit le bonheur.
Et toi, qui, te livrant au joug d’une maîtresse,
Lui donnas de ton coeur la première tendresse ;
Toi, qui, sans le savoir, lui prêtois des appas,
Et même des vertus qu’elle ne connoît pas ;
Aujourd’hui que tes feux, trahis par l’infidèle,
Dans ton coeur détrompé meurent enfin loin d’elle,
Jeune homme, ne crois point la remplacer un jour :
On ne sent point deux fois l’ivresse de l’amour.
Plus malheureux l’ami, qui sans expérience
A des amis trompeurs livra sa confiance !
Les lâches, avec art couverts d’un voile épais,
Lui préparoient la guerre, et lui parloient de paix.
Ah ! Si des trahisons il a vu la plus noire,
Comment à l’amitié, comment pourra-t-il croire ?
Dans un monde insensible, où sa douleur se perd,
Il erre ; il va criant ainsi qu’en un désert :
« Personne n’est à moi, je ne suis à personne. »
Vous enfin, quand la mort sans pitié vous moissonne,
Grands-hommes, purs esprits, les chef-d’oeuvres d’un dieu,
Qui peut vous remplacer ? Linné, Haller, Jussieu,
Voltaire, et toi sur-tout, l’émule de Socrate,
Comme lui méconnu de ta patrie ingrate,
Rousseau ; la même année a terminé vos jours ;
Et nous pleurons sur vous pour vous pleurer toujours.
Que dis-je ? ô de mon siècle éternelle infamie !
L’hydre du fanatisme.............................

Où repose un grand-homme, un dieu vient habiter.
Tu me l’as fait sentir, j’ose t’en attester,
Isle des peupliers ; toi, qui m’as vu descendre
Te demandant Rousseau dont tu gardes la cendre.
Oh ! Comme à ton aspect s’émurent tous mes sens !
Quelle douleur muette étouffa mes accens !
Combien je vénérai, combien me parut sainte
L’ombre des verds rameaux qui bordent ton enceinte !
Cette isle étoit un temple ; et de mes tristes yeux
Tandis que s’échappoient des pleurs religieux,
Rousseau, je crus, penché sur ton urne paisible,
Sentir de la vertu la présence invisible.
Je crus ouïr ta voix ; du fond de ton cercueil,
Ta voix de l’amitié m’offroit le doux accueil.
À la tombe champêtre accourez donc sans nombre.
Vous enfans qu’il aima ; ne craignez point son ombre ;
Approchez, folâtrez sous ces arbres naissans :
Il va sourire encor à vos jeux innocens.
Et vous, que le génie élève au ministère
De flétrir l’imposture et d’éclairer la terre,
Sages, jurez ici qu’armés contre l’erreur,
Vous mourrez, s’il le faut, martyrs de sa fureur
De ce beau dévoûment Rousseau fut le modèle :
À sa noble devise il expira fidèle.
Je vous appelle aussi, peuples, et vous, bons rois,
Dont il a révélé les devoirs et les droits ;
Les tyrans sont connus : ils tremblent sur le trône.
Donc à son monument appendez la couronne,
Qu’au sauveur d’un romain décernoient les romains :
Rousseau du despotisme a sauvé les humains.
Mais de ses ennemis le flot bruyant approche.
Eh bien ! Tous à la fois vomissant le reproche,
Profanez de la mort le silence éternel ;
J’attendois l’injustice à ce jour solemnel.

A-t-il pour s’agrandir armé la calomnie ?
A des soins intriguans ravalé son génie ?
Il ne mandia point la gloire ; il la conquit.
Qui le dira jaloux ? Qu’a-t-il fait ? Qu’a-t-il dit ?
Qui de vous l’a surpris, des modernes Orphées,
En secret dégradant et minant les trophées ?
D’un vieillard qui le haît, du Sophocle français,
Au fond de sa retraite il entend le succès,
Il l’entend ; et ses yeux en ont pleuré de joie.
Voilà cette ame grande ! Et l’on veut que je croie
Qu’ingrate, elle payoit de haine un bienfaiteur !
Taisez-vous. Si, peu fait au métier de flatteur,
Il refuse aux bienfaits d’ouvrir sa solitude,
Le refus des bienfaits n’est point l’ingratitude ;
Non, non : c’est la vertu, qui, s’armant de fierté,
Contre l’or corrupteur défend sa liberté.
Ce fut sa liberté qui fit son éloquence.
Mais ce qui de Rousseau dira mieux l’innocence,
C’est la profonde paix qui couronne sa fin :
Méchant, seroit-il mort avec ce front serein.
Sans trouble résignant ses jours à la nature,
'Laissez-moi voir encor cette belle verdure,
Dit-il ; sur moi jamais un si beau jour n’a lui ;
Je vois Dieu ; je l’entens ; ce Dieu m’appelle à lui.

Il expire ; et trois jours, sur cette cendre éteinte,
De la gloire du juste a rayonné l’empreinte.
Ô toi, dont l’indulgence encourageoit mes chants,
Qui te disoient la paix et le bonheur des champs ;
Grand-homme, dont j’allois admirer la vieillesse
Malheureuse en silence et fière avec simplesse !
Ah ! Si, dans le repos où t’a placé la mort,
Tu peux être sensible à mon pieux transport ;
S’il peut te souvenir quelle amour pure et tendre
M’attachoit aux conseils que tu me fis entendre,
Garantis-moi des moeurs d’un siècle criminel.
Entens surtout la voix de mon coeur paternel.
Que ma fille, n’aguère arrivée à la vie,
Ait un jour les vertus dont tu paras Sophie,
Qu’elle trouve un émile, et que tous deux s’aimant,
De mes cheveux blanchis tous deux soient l’ornement.

Comme lui toutefois, au bout de la carrière,
Voulons-nous sans remords regarder en arrière ?
Dans un repos honteux n’allons pas avilir
Des jours, que les travaux peuvent seuls ennoblir.
Imitons la nature active et bienfaisante :
À nos divers besoins incessamment présente,
Sans relâche elle agit même au sein des hyvers.
Nos regards, je le sais, à peine encor ouverts,
Ne peuvent contempler sa main lente et secrète.
Que dis-je ? Trop de fois, d’une bouche indiscrète,
Nous osons, fils ingrats, l’accuser de rigueur.
'Ces plaines, dont la glace enchaîne la vigueur,
Devroient bien, disons-nous, exemptes de froidure,
D’un éternel printems conserver la verdure.
Hardis réformateurs d’un globe, où vous rampez,
Vos sublimes projets ne seront point trompés.
La nature, un instant à vos desirs fidèle,
Va suspendre les loix que tout a reçu d’elle :
Voilà sous les Gémeaux le soleil arrêté.

L’hyver, qui chagrinoit votre orgueil révolté,
Désormais vous épargne ; et la flamme éthérée,
Abrégeant de la nuit la trop longue durée,
Sur vous laisse reluire un ciel toujours serein.
L’aquilon, dans les flancs d’un profond souterrein,
S’assoupit ; le zéphyr souffle seul et murmure ;
Il conserve aux forêts leur épaisse ramure,
Et sans cesse les fleurs émaillent le gazon :
Vous êtes satisfaits ? Mais la verte saison
N’amène, ni le tems propice à la semence,
Ni les jours nourriciers, où la moisson commence.
Bien loin de rajeunir, la terre tous les ans
S’épuise, et par degrés amoindrit ses présens.
Elle demande en vain ces vapeurs et ces ondes,
Qui jadis ranimoient ses entrailles fecondes.
Hélas ! Trop tempéré, le pur flambeau du jour
Ne peut les enlever au liquide séjour.
Les fleuves, tristement renversés sur leurs urnes,
Dans leurs lits desséchés expirent taciturnes !
Leurs bords, mourans de soif, ne sont plus abreuvés :
Le commerce languit, et ses bras énervés
Dorment, silencieux, sur la rame inutile.

Osez donc, ô mortels, dans votre orgueil futile,
Osez vous plaindre encor de ces légers revers,
Qu’amène tous les ans le retour des hyvers !
Ah ! Plutôt que la voix de la reconnoissance
De ces jours bienfaisans chante la renaissance ;
À mes esprits vaincus ils rendront la vigueur.
Je les attends : mon luth bénira leur rigueur.
Mes voeux sont exaucés. L’air devenu paisible
Se resserre ; et sur nous, comme un trait invisible,
La gelée a dardé ses piquans éguillons ;
Elle change en cailloux la glèbe des sillons,
Et durcissant des eaux la mobile surface,
Tient les fleuves captifs sous des voûtes de glace.
Jours brillans des frimats, ornement des hyvers,
De quel subit éclat vous parez l’univers !
Oh ! Comme de la nuit vous diaprez les voiles !
Comme vous épurez les rayons des étoiles !
Astres, dont le regard, ami des matelots,
Marque en lettres de feu leur route sur les flots,
Pléyades, Orion, et toi, nymphe fameuse,
Qui jamais ne descends dans la mer écumeuse,
Mère de Lycaon ! Alors, plus surement,
L’homme éclairé par vous lit dans le firmament.
Si je parcours des bois la sauvage étendue,
La glace à leurs rameaux rayonne suspendue ;
Je vois, dans le cristal de ces prismes brillans,
Se jouer du soleil les feux étincelans.
Je me crois transporté sur ces rives lointaines,
Où l’or pur enrichit le sable des fontaines :
Partout le diamant s’offre à mon oeil surpris,
Et la terre se peint des couleurs de l’Iris.
Belles, ces jours piquans vous servent mieux encore.
D’un incarnat plus vif votre teint se décore,
Votre regard s’enflamme ; il nous parle d’amour :
Il donne aux doux plaisirs le signal du retour.
Dirai-je cependant que ces mêmes journées,
Dans le mois de Janus tous les ans ramenées,
D’une nouvelle audace arment le scélérat ?
Qu’alors le fils impie et le sujet ingrat
Signalent plus souvent leur tragique furie,
Et d’attentats nouveaux étonnent la patrie.
Par l’éguillon du froid leurs esprits tourmentés
Courent impétueux ; et leurs nerfs irrités,
Précipitant leurs bras impatiens de rage,
Poussent aux grands forfaits leur féroce courage ;
La nature et le trône, hélas ! N’ont plus de droits :
À ces hommes de sang, dieux ! Cachez les bons rois ;
Aux peuples orphelins, dieux ! épargnez des larmes.
L’hyver sur nous encor répand d’autres allarmes.
L’hyver, du fond des bois, en troupeaux affamés,
Chasse, altérés de sang et d’audace enflammés,
Tous ces loups, qui, n’aguère enfoncés sous des roches,
Et de l’homme et du jour redoutoient les approches.
Comme un torrent fougueux, d’écume blanchissant,
Roule de roc en roc, retombe en bondissant,
Déracine les ponts, les brise et les entraîne ;
Tels, du haut Appenin et des monts de Pyrène,
Descendent, en heurlant, ces monstres des forêts.
Leur hideux bataillon traversant les guérets
Y surprend le coursier, le renverse et l’égorge ;
Le fier Taureau, saisi par sa flottante gorge,
De ses dards recourbés bat les airs vainement ;
Il tombe : il fait ouïr son dernier meuglement.

Jusques dans les hameaux, la faim impérieuse
Emporte quelquefois leur troupe furieuse.
À la mère plaintive ils arrachent l’enfant ;
L’homme, oui, l’homme contr’eux sans succès se défend ;
Son front, où de ses droits la noblesse est empreinte,
À ce peuple assassin n’inspire plus de crainte.
L’intrépide animal se présente au combat,
Lutte, et brise le fer et l’homme qu’il abbat.
La nuit n’a point calmé la faim qui les tourmente :
Du carnage du jour leur gueule encor fumante
Heurle, et cherchant les morts dans le champ des tombeaux,
Se dispute leur chair déchirée en lambeaux.
Vieillards, dont l’oeil a vu ce siècle à son aurore,
Nestors français, sans doute il vous souvient encore
De ce neuvième hyver, de cet hyver affreux,
Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux.
Janus avoit r’ouvert les portes de l’année ;
Et tandis que la France, aux autels prosternée,
Solemnisoit le jour, où l’on vit autrefois
Le berceau de son dieu révéré par des rois.

Tout-à-coup l’aquilon frappe de la golée
L’eau, qui, des cieux n’aguère à grands flots écoulée,
Écumoit et nageoit sur la face des champs ;
C’est une mer de glace : et ses angles tranchans,
Atteignant les forêts jusques à leurs racines,
Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines.
Le chêne, des hyvers tant de fois triomphant,
Le chêne vigoureux crie, éclate et se fend.
Ce roi de la forêt meurt. Avec lui, sans nombre,
Expirent les sujets que protégeoit son ombre.
Pleurez, jeunes beautés ; pleurez. Les arbrisseaux,
Dont les bouquets fleuris couronnoient vos berceaux,
Ces lilas, ces jasmins et l’immense famille
Des rosiers, qui coupoient l’uniforme charmille,
Au retour des Gémeaux, de parfums ravissans
Ne réjouiront pas et votre ame et vos sens.
Empire des jardins, la brûlante froidure
Dans leur germe a séché tes fleurs et ta verdure !
Et vous, champs amoureux, délicieux séjour.
Où s’ouvrit ma paupière à la clarté du jour,
Brillante occitanie ; hélas ! Encor tes rives
Pleurent l’honneur perdu de tes rameaux d’olives !

L’hyver s’irrite encor ; sa farouche âpreté
Et du marbre et du roc brise la dureté :
Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes,
Et fracassés, rompus roulent dans les campagnes.
L’oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts,
L’innocente perdrix au milieu des guérets ;
Et la chèvre et l’agneau qu’un même toît rassemble,
Bêlant plaintivement, y périssent ensemble ;
Le Taureau, le coursier expire sans secours ;
Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
La Dordogne et la Loire et la Seine et le Rhône
Et le Rhin si rapide et la vaste Garonne,
Redemandent en vain les enfans de leurs eaux.
L’homme foible et percé jusqu’au fond de ses os,
Près d’un foyer ardent, croit tromper la froidure ;
Hélas ! Rien n’adoucit les tourmens qu’il endure.
L’impitoyable hyver le fuit sous ses lambris,
L’attaque à ses foyers d’arbres entiers nourris,
Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place,
L’assiège de frissons, le roidit et le glace.

Le règne du travail alors fut suspendu.
Alors dans les cités ne fut plus entendu
Ni le bruit du marteau, ni le cri de la scie ;
Les chars ne roulent plus sur la terre durcie ;
Par-tout un long silence, image de la mort :
Thémis laisse tomber son glaive, et le remord
Venge seul la vertu de l’audace du crime.
Tout le courroux des dieux vainement nous opprime,
Leurs temples sont déserts ; ou si quelques mortels
Demandent que le vin coule encor aux autels,
Le vin, sous l’oeil des dieux que le prêtre réclame,
S’épaissit et se glace à côté de la flamme.
Maintenant ouvre-moi ton palais de cristal,
Ô gelée ! ô démon bienfaisant et fatal !
Je veux de ta naissance éclairer le mystère.
La route où je m’engage est encor solitaire,
Je le sais ; et partout, aux poëtes français,
Des rocs, des monts scabreux en défendent l’accès :
Là, jamais n’ont coulé les sources d’Aonie.
Mais l’amour de la gloire enhardit mon génie :
J’ai senti l’éguillon de ses nobles chaleurs.
Et sur un sol ingrat je trouverai des fleurs ;
Je m’en couronnerai. Dans la nature entière,
Circule un océan de subtile matière,
Qui pénètre, environne, assiège tous les corps,
Et qui seule dilate ou presse leurs ressorts.
Tantôt, son flux rapide, embrassant leurs parties,
Est le noeud fortuné qui les tient assorties.
Tantôt, son cours plus lent, de ce lien heureux
Dégageant par dégrés leurs atômes nombreux,
Suspend ou rallentit leur action première.
Si donc, ne dardant plus qu’une oblique lumière,
Aujourd’hui du soleil les foibles javelots
De ce fluide errant laissent dormir les flots ;
Sans doute que des corps, où cet agent s’enferme,
Les atômes, liés d’une chaîne plus ferme,
Doivent serrer leurs rangs ; et plus durs, plus épais,
Tranquilles à leur tour, sommeiller dans la paix :
Alors paroît la glace. Alors la terre et l’onde
Sentent se rallentir le feu qui les féconde.
Et si le nitre encor, par les vents apporté,
Darde ses traits aigus, dans l’air moins agité ;
S’il frappe tous les corps de ses flèches perçantes,
Un froid nouveau saisit leurs forces languissantes,
D’un sommeil plus profond chaque arôme s’endort ;
Et le corps tout entier touche enfin à la mort.
Mais la foible action de la flamme solaire,
Et les sels enlevés à la zone pôlaire,
Seuls, ne produisent point la glace des hyvers.
Une cause nouvelle en couvre l’univers :
Osons la pénétrer. De sa vaste science,
Mairan s’offre à guider mon inexpérience.
Au centre de ce globe un brasier est caché.
Ce feu, vers la surface en vapeurs épanché,
Se mêlant aux rayons que le soleil nous lance,
Des nos brûlans étés accroît la violence.
Par lui, les végétaux, jeunes ambitieux,
Se dressent sur leur tige et montent vers les cieux.
Le mineur enfumé, qu’au fond d’une caverne
Sous un sceptre de fer l’avarice gouverne,
Et pour qui sans retour le doux soleil a lui,
En fouillant des trésors qui ne sont pas pour lui,
A respiré cent fois la vapeur étouffante,
Que ce foyer interne, en colonnes, enfante.

Il fracasse la terre ; et de lui sont formés
Ces terribles volcans, ces gouffres enflammés,
Qui, dans tous les climats, déchirent les montagnes,
Et d’une mer de lave innondent les campagnes.
Et toi, vaste océan, des glaces respecté,
Tu dois à ce foyer et ta fluidité
Et le bouillonnement de tes eaux écumantes,
Tes trombes, tes écueils et tes isles fumantes,
Et ce flottant amas de cailloux calcinés,
Qui ceignent d’un rempart les vaisseaux consternés.
Or ce brouillard de feu né du sein de la terre,
Un ressort inconnu quelquefois le resserre ;
Et son fatal repos endormant leur vigueur,
Les airs restent frappés d’une froide langueur.
La terre la partage ; elle ferme ses veines ;
Et si le triste hyver règne alors sur nos plaines,
La gelée en fureur paroît, et des torrens
Durcit l’onde rapide en rochers transparens.
Cependant ce n’est point sur nous, sur ma patrie
Que le farouche hyver épuise sa furie.

Eh ! Qui peut comparer nos plus rudes frimats
À ceux, dont Calistho voit blanchir ses climats,
À ces rocs, à ces monts de nèges entassées,
Dont les rives du nord sont par-tout hérissées ?
Là, l’hyver tient sa cour : là, ce despote, assis
Sur d’énormes glaçons par vingt siècles durcis,
S’entoure d’ouragans, de tempêtes, d’orages,
Ébranle au loin la mer, la couvre de naufrages,
Et tressaille au fracas des navires brisés.
Muse ! Viens ranimer mes esprits épuisés,
Viens ; et que mes pinceaux, plus fiers et plus terribles,
Reproduisent le nord dans ses beautés horribles.
Si des sommets d’Hécla je vole au Groënland,
Et parcours le Spitzberg, la Zemble et le Lapland,
Qu’y vois-je dans les cieux, sur la terre et sur l’onde ?
Ici, durant trois mois règne une nuit profonde :
Là, dans un cercle étroit le soleil languissant
Ne montre qu’à moitié son disque pâlissant.
Dans ces climats obscurs, muets comme l’Averne,
L’homme s’ensevelit au creux d’une caverne.
Hélas ! L’infortuné, dans cet affreux séjour,
Ne connoît ni les chants, ni les jeux, ni l’amour.

À la voix des besoins grossièrement docile,
Il ne veut pour ses sens qu’un triomphe facile ;
Digne émule des ours dans ses bois dispersés.
Peindrai-je les glaçons l’un sur l’autre entassés,
Voyageant sur les mers en montagnes flottantes,
Et se heurtant au gré des vagues inconstantes ?
Désordre du cahos ! D’un cours tumultueux,
Ainsi les élémens rouloient tempêtueux,
Avant que des destins l’éternelle puissance
Aux mondes, aux soleils eut marqué la naissance.
Dirai-je la pâleur et l’effroi des nochers,
Qui, voguant à travers ces monceaux de rochers,
Maudissent, l’oeil en pleurs, leur stérile courage,
Et glacés et tremblans attendent le naufrage ?
En sont-ils épargnés ! Un plus funeste sort
Leur prépare à loisir l’angoisse de la mort.
Autour d’eux l’océan, vaincu par la gelée,
Est lié tout entier de glace amoncelée ;
Il cesse de rugir : de traits aigus percé,
Le matelot expire où son chef l’a placé.

Tel fut jadis le sort d’Alfrède et de Wolmise.
Tous deux, sur le rivage, où la fière Tamise,
Mollement étendue en un lit de roseaux,
D’une forêt de mâts voit ombrager ses eaux,
Fruits chéris de l’hymen d’Arthur et d’Orlowie,
Tous deux, au même instant, avoient reçu la vie ;
En eux tout fut pareil : et l’auteur de leurs jours,
Par une douce erreur, les confondoit toujours.
Une femme en ce tems regnoit, et de la terre
Attachoit les regards sur l’heureuse Angleterre ;
C’étoit élisabeth. Son peuple, roi des flots,
Faisoit voguer au nord ses hardis matelots.
Willougby les guidoit. Ce chef ardent et sage,
Suivi des fils d’Arthur, va tenter ce passage,
Qui, cherché tant de fois et toujours sans succès,
Au voyageur encor n’offroit aucun accès.
Déjà l’heureux vaisseau, fendant les flots de l’Ourse ;
Vers les bords de l’Asie a dirigé sa course.
Tout-à-coup le démon, qui, souverain du nord,
Y règne avec la nuit, la tempête et la mort ;
L’hyver, plus furieux, sur la troupe intrépide,
Ainsi qu’un ouragan, tombe d’un vol rapide ;
Et dardant ses fureurs jusques au sein des mers,
Autour d’elle, en rochers, durcit les flots amers.
Assis au gouvernail, sans force, sans haleine,
L’oeil fixé tristement sur l’inégale plaine,
Le couple fraternel voit la mort s’approcher :
Il se lève. à son chef il la veut reprocher.
Impuissant désespoir ! Leur langue embarrassée
Sent mourir la parole à peine commencée.
Veulent-ils s’avancer ? Leurs pieds sont engourdis.
Étendent-ils leurs bras ? Leurs bras restent roidis.
Tout l’équipage expire : et chacun, par la glace
En marbre transformé, debout, garde sa place.
Ces climats, il est vrai, par le nord dévastés,
Ainsi que leurs horreurs, ont aussi leurs beautés.
Dans les champs, où l’Yrtis a creusé son rivage,
Où le russe vieillit et meurt dans l’esclavage,
D’éternelles forêts s’allongent dans les airs.
Le jai, souple roseau de ces vastes déserts,
S’incline, en se jouant sur les eaux qu’il domine ;
Fière de sa blancheur, là, s’égare l’hermine ;
La marthe s’y revêt d’un noir éblouissant ;
Le daim, sur les rochers, y paît en bondissant,
Et l’élan fatigué, que le sommeil assiége,
Baisse son bois rameux et l’étend sur la nège.

Ailleurs, par des travaux et de sages plaisirs,
L’homme, bravant l’hyver, en charme les loisirs.
Le fouet dans une main et dans l’autre des rênes,
Voyez-le, en des traîneaux emportés par deux rhennes,
Sur les fleuves durcis rapidement voler :
Voyez sur leurs canaux le peuple s’assembler,
Appeller le commerce, et proposer l’échange
Des trésors du Cathay, des Sophis et du Gange.
Là, brillent à la fois le luxe des métaux,
Et la soie en tissus et le sable en cristaux ;
Toute la pompe enfin des plus riches contrées :
Là même, quelquefois les plaines éthérées
Des palais du midi versent sur les frimats
Un éclat, que l’hyver refuse à nos climats :
D’un grouppe de soleils l’Olympe s’y décore.
Prodige de clarté, qui pourtant cède encore
Aux flammes, dont la nuit fait resplendir les airs.
Aussi-tôt que son char traverse leurs déserts,
Une vapeur qu’au nord le firmament envoie,
S’y déployant en arc, trace une obscure voie,
S’allonge, et parvenue aux portes d’occident,
Vomit, nouvel Hécla, les feux d’un gouffre ardent.

Dans les flancs du brouillard, la flamme impétueuse
Vole, monte et se courbe en voûte lumineuse,
Qu’une autre voûte encor, plus brillante, investit.
Tandis que dans leurs feux la vapeur s’engloutit,
Ces dômes rayonnans s’entr’ouvent, et superbes,
Lancent en javelots, en colonnes, en gerbes,
En globes, en serpens, en faisceaux enflammés,
Tous les flots lumineux sous la nue enfermés.
Mais ô crédulité ! Dans l’aurore pôlaire,
Le peuple voit ses dieux, qui, brûlans de colère,
Menacent à la fois d’un vaste embrasement
Et la terre et les mers et le haut firmament.
Le romain y lisoit ses discordes civiles,
Le triomphe des rois, la chûte de ses villes :
Athènes y plaça le palais radieux,
Où Jupiter, en maître assis parmi les dieux,
Le tonnerre à la main, déployoit sa puissance.
Songes, à qui l’erreur a donné la naissance,
Évanouissez-vous ; la vérité paroît :
La France ingénieuse a surpris son secret.
Cette seconde aurore, innocent phénomène,
Qui, des nuits, sous le pôle, embellit le domaine,
Vit regner trop long-tems des systêmes trompeurs.
Elle n’est point l’effet de ces noires vapeurs,
De ces exhalaisons, qui, sortant de la terre,
Aux champs aëriens vont former le tonnerre,
Et ces feux passagers, amas bitumineux,
Que l’erreur transformoit en mondes lumineux.
Elle n’est point l’effet de ces monceaux de glace,
Qui des climats du nord hérissent la surface,
Et jusques dans l’éther, de leurs sommets blanchis,
Lancent du jour mourant les rayons réfléchis.
Comme la déité, que l’orient voit naître,
D’une source céleste elle a tiré son être,
Et fille du soleil, elle est digne de lui.
Quoi ! Des feux de son père elle a cent fois relui,
Et dans elle, nos yeux méconnoîtroient son père !
Non : que la déité, par un retour prospère
Assise avec sa soeur sur les mêmes autels,
Lui dispute l’encens et les voeux des mortels.
Un jour, (et le Parnasse en garde la mémoire.)
Lasse d’ouïr par-tout insulter à sa gloire,
Elle implora son père ; et l’oeil chargé de pleurs,
Fit parler en ces mots ses naïves douleurs :
« Soleil, à qui je dois tout l’éclat dont je brille,
Dis-moi, quand feras-tu reconnoître ta fille ?
Entendrai-je toujours les mortels ignorans
M’avilir, me confondre avec ces feux errans,
Assemblage grossier de matières immondes,
Moi, qui sors et descends du monarques des mondes ?
Ah ! Si de ma naissance il faut qu’on doute encor,
Mon père, arrache moi cette couronne d’or,
Ce manteau radieux, cette écharpe azurée,
Et toute la splendeur dont tu m’as décorée !
Que ma soeur d’Orient jouit d’un sort plus beau !
À peine sa lueur annonce ton flambeau,
Soudain tout l’univers tressaille à sa présence ;
Les poëtes en choeur chantent sa bienfaisance,
La proclament ta fille, et pour elle rivaux,
Cherchent à l’honorer par des concerts nouveaux ;
Cependant que leurs voix me laissent inconnue.
De quels titres si grands est-elle soutenue,
Pour jouir d’un renom, qu’on refuse à sa soeur ?
De ton char, il est vrai, son char est précurseur ;
Mais moi, je te succède ; et l’emportant sur elle,
Je suis de ta beauté l’image naturelle. »
Le souverain des jours, sensible à ses douleurs :
« Ma fille, lui dit-il, je veux sécher tes pleurs.
Vois ce savant français, favori d’Uranie,
Vois Mairan ; j’ai fait choix de cet heureux génie.
Il va dire aux mortels le dieu dont tu descends. »
Le soleil prend alors un de ces traits puissans,
Où de notre univers sont gravés les mystères,
Et que son bras réserve aux sages solitaires,
De l’empire des airs ardens contemplateurs.
Le trait frappe Mairan : ses regards scrutateurs,
Éclairés tout-à-coup d’une flamme divine,
De l’aurore du nord y lisent l’origine.
Il parle, et ses discours vengent la déité.
Pour moi, si mes pinceaux sans couleur, sans fierté,
Ne se refusoient point à servir mon génie,
Peut-être qu’introduit au temple d’Uranie,
Des discours de Mairan j’illustrerois mes vers.
Mais, lasse de fournir à cent portraits divers,
Ma palette s’épuise ; et mon pinceau débile
De mes doigts fatigués tombe, et reste immobile.


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Poem Submitted: Monday, December 10, 2012



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