Jean-Antoine Roucher


Les Mois/Mai - Poem by Jean-Antoine Roucher

Du mois, cher à Vénus, la course est terminée.
Son frère, nouveau roi des beaux jours de l’année,
Descendu de l’éther sur un nuage d’or,
Aux grâces du printems vient ajouter encor.
Propice aux doctes soeurs, il attend leur hommage ;
Il vient le réclamer. Ah ! Puisse son image
Respirer aussi fraîche, aussi belle en mes vers
Que les fleurs, dont lui-même embellit l’univers :
Mais l’art a-t-il jamais égalé la nature ?
Du plus savant pinceau la magique imposture
Peut-elle, en déployant le charme des couleurs,
Saisir dans tous ses traits la plus humble des fleurs ?
Non, non : tous nos tableaux sont bien loin du modèle,
Et nous n’offrons jamais qu’une esquisse infidèle.
Eh bien ! Dussé je voir mes informes essais
Avorter en naissant et languir sans succès,
J’aurai goûté du moins cette ivresse touchante,
Que donne la nature au mortel qui la chante :
Ses jours coulent en paix sous un heureux destin.
Qu’il est doux en effet, au retour du matin,
Qu’il est doux d’égarer sa vue et sa pensée
Sur cette plaine, au loin d’un beau verd tapissée !
Que j’aime à contempler ces vallons, enrichis
De superbes moissons et de pommiers blanchis ;
Ces limpides étangs, la paix de leur rivage,
Ces jardins, ces forêts, cette chaîne sauvage
De rocs, qui l’un sur l’autre au hazard suspendus ;
Couronnent vingt hameaux à leurs piés étendus ?
Ici, dans sa beauté le printems se déploie ;
Ici, sur le gazon, je renaîs à la joie ;
Je suis heureux : un calme, aussi pur que les cieux ;
M’enlève dans l’extase, et m’approche des dieux.
À moi-même rendu, je vais jouir encore,
Le long de ce ruisseau, que l’églantier décore,
Je promène mes pas de détour en détour ;
Je le vois se cacher, se montrer tour à tour :
Je descends avec lui dans la vallée ombreuse,
Agreste labyrinthe, où ma voix amoureuse
A soupiré jadis mes plaisirs, mes tourmens.
Ce lieu réveille en moi de trop chers sentimens,
Et par dégrés, au sein de la mélancolie,
Mon ame doucement tombe, rêve et s’oublie.
Quand frappé tout-à-coup d’une éclatante voix
J’écoute, et reconnois l’Orphée ami des bois,
Le tendre oiseau, caché sous un taillis sauvage,
De ses tons variés animant le rivage,
Traîne tantôt sa voix en soupirs languissans,
Tantôt la précipite en rapides accens,
La coupe quelquefois d’un gracieux silence,
Et plus brillant encor, la roule et la balance.
Vingt fois renaît le jour dans l’orient vermeil,
Tandis que cet oiseau refusant le sommeil,
S’obstine à célébrer son amoureuse histoire :
Hélas ! Il ne fait pas que ses chants de victoire
Avancent à la fois et présagent sa mort.
Mais tout un peuple aîlé me sourit sur ce bord.
Peuple artisan du miel, tes jeunes colonies,
Que la nécessité de la ruche a bannies,
Murmurent, et sans ordre, en grouppes éplorés,
S’attroupant à l’entour de tes murs trop serrés,
Semblent se demander quelle injuste puissance
Ose ainsi les bannir du lieu de leur naissance :
Et comme parmi nous, quand la sédition
Cherche à briser le frein de la soumission,
On voit languir les bras, dont l’active industrie
À l’ombre de la paix nourissoit la patrie ;
Ainsi le peuple-abeille interrompt ses travaux :
Le miel ne coule plus en des rayons nouveaux.
L’aurore brille en vain ; la rose ranimée
Pour lui ne r’ouvre point sa feuille parfumée.
Enfin la jeune reine à son peuple attristé
Fait ouïr du départ le signal redouté ;
Au faîte de la ruche elle agite ses aîles :
On l’entoure, on la suit ; et désormais fidèles,
Ses sujets bourdonnans respecteront ses loix.
Des bords du Ximois, tel Francus autrefois,
Conducteur adoré d’une flotte troyenne,
Le premier aborda les rives de la Seine,
Et bravant les gaulois jaloux de ses succès ;
Jetta les fondemens de l’empire français.
L’essaim, tremblant au bruit dont le tambour le frappe,
Sur un rameau voisin fond, et retombe en grappe.
Hâtez-vous, accourez vers ces enfans du ciel,
Ô vous, qui prétendez au trésor de leur miel,
Galathée, Amarille, érixane, Iphilisse !
Dans les flancs d’un panier parfumé de mélisse,
Agitez le rameau qu’ils tiennent embrassé ;
Que cet essaim conquis, au bord des eaux placé,
De nouveaux citoyens peuple votre héritage.
Déjà la colonie au-dehors se partage ;
Sans cesse elle voltige, ardente à dépouiller
Les lieux, qu’Opis et Flore ont pris soin d’émailler.
Mais que fais-je imprudent ? Moi chanter les merveilles
D’un peuple, à qui Virgile a consacré ses veilles !

Mânes de ce grand-homme, instruit par les neuf soeurs
À célébrer des champs les utiles douceurs,
Pardonnez à l’essor qu’a tenté ma foiblesse ;
Ou plutôt, donnez-moi la grace et la molesse,
Qui prêtent à ces vers je ne sais quel attrait,
Où le coeur le plus froid puise un tendre intérêt.
Eh ! Qui sait mieux que lui faire aimer ce qu’il chante !
Qu’ils sont vrais ses tableaux ! Que sa voix est touchante,
Soit qu’il dise l’amour, les combats des bergers,
Et les soins des guérets, des troupeaux, des vergers ;
Soit que de son bonheur faisant sa seule étude,
Il cherche des forêts l’obscure solitude ;
Ou que sur le Taigête, égarée en desirs,
Sa muse s’abandonne à d’innocens loisirs !
Est il un seul mortel, dont l’ame ne se plaise
À suivre le vieillard des rives du Galèse ?
Comme alors chaque vers, par un charme vainqueur,
Pénètre doucement jusques au fond du coeur !
Que d’un simple jardin la riante culture
Dit bien que le bonheur est près de la nature !
Sois mon guide, ô Virgile ! Et si je puis jamais,
Poëte voyageur, franchir ces hauts sommets,
Ces Alpes, vieux remparts de la belle Ausonie,
Si je puis voir les champs qu’illustra ton génie,
J’irai, j’en fais le voeu, j’irai vers ce tombeau,
Où sa muse, en pleurant, éteignit son flambeau.
Dans ce temple sacré tu me verras descendre ;
En redisant tes vers, je baiserai ta cendre ;
Et ton ombre, peut-être offerte à mon regard,
Instruira ma jeunesse aux secrets de ton art.
Plein de ce doux espoir, qui soutient mon courage,
Loin de toi cependant je poursuis mon ouvrage.
J’entends de nos bergers le cri tumultueux :
Il m’appelle au détour d’un sentier tortueux,
Qui de saules couvert, et tapissé de mousse,
Descend dans un bassin par une pente douce.
Là, pressés par les chiens, les troupeaux fugitifs
Se plongent, en poussant des bêlemens plaintifs ;
Ils nagent en tumulte et le crytal humide
Épure les habits de la race timide.
Elle attend pour sortir le signal du pasteur.

La trompe sonne. Alors, traînant avec lenteur
Le fardeau plus pesant de sa laine imbibée,
Elle gagne le bord, haletante, courbée,
Se dresse, et secouant les flots de sa toison,
D’une onde jaillissante arrose le gazon.
Elle s’avance enfin vers le lieu de la plaine,
Où l’acier rigoureux doit lui ravir sa laine,
Ici, Dolon poursuit le robuste bélier,
Et Lycas de vingt noeuds s’apprête à le lier.
Là, de bruyans ciseaux Nice et Phylis armées
Pressent de leurs genoux les brebis allarmées.
Votre frayeur est vaine, innocens animaux ;
Rassurez-vous : cédez aux enfans des hameaux
Cette toison, pour vous incommode parure ;
Et vous irez encor, errans sur la verdure,
Faire entendre aux vallons votre bêlante voix.
Jaloux de présider au plus riant des mois,
Les Gémeaux dans les airs ont déjà pris leur route.
Ils poursuivent la nuit sous la céleste voûte,
Et portés sur deux chars de lumière éclatans,
De l’empire du jour prolongent les instans.
Mais la terre en reçoit un don plus cher encore.
Quand de leurs feux amis l’Olympe se décore,
L’homme, que la douleur traînoit vers le tombeau,
Voit de ses jours mourans ranimer le flambeau :
Son sang se renouvelle ; et son ame ravie
Bénit le mois des fleurs qui le rend à la vie.
Je l’ai goûté jadis le bonheur d’échapper
Aux horreurs de la mort : sa faulx m’alloit frapper ;
C’étoit, il m’en souvient, aux jours de mon bel âge.
Impatient de voir renaître le feuillage,
Et six mois à regret d’aiguevive exilé,
J’y volois, par l’amour et zéphyr rappellé.
La fièvre tout-à-coup dans mes veines s’allume ;
De ses feux inégaux la fièvre me consume.
Aux enfans de Chiron mes larmes ont recours ;
Ils ne m’offroient, hélas ! Qu’un stérile secours.
Je vis la tombe ouverte, et d’horreur l’ame atteinte,
Je m’écriai, poussant une voix presqu’éteinte :
« Ô mort, suspends tes coups ! ô mort, éloigne-toi !
Je suis encore si jeune : en est-ce fait de moi ?
Ne reverrai-je plus mon père, mon amante !
Si tu fermois du moins ma paupière mourante,
Ô toi, jeune beauté, pour qui j’aimai le jour !...
Ah ! Mon dernier soupir est un soupir d’amour. »
À ces mots, détournant mes yeux de la lumière,
Je sens un lourd sommeil tomber sur ma paupière ;
Je m’endors : et mes soeurs et mon père éperdus
Se disoient : il s’endort pour ne s’éveiller plus.
Ce même jour pourtant adoucit leurs allarmes.
Le mal, loin de mon lit qu’avoient trempé leurs larmes,
Fuit avec le sommeil : dans mon corps épuisé,
Mon sang plus calme enfin coule moins embrâsé ;
Et la troisième nuit d’un doux repos suivie,
Des portes du tombeau je remonte à la vie.
Combien je fus heureux ! Ciel ! Avec quel transport,
Du naufrage échappé je rentrai dans le port !
Quel charme de sentir ranimer tout son être !
Je crus qu’avec mes sens mon coeur venoit de naître.
Tout me parut nouveau : le soleil à mes yeux
N’avoit jamais brillé si pur, si radieux.
Mon père ; il me sembloit plus sensible et plus tendre.
Mon ami ; j’aimois plus à le voir, à l’entendre :
Et l’asyle champêtre, où m’accueillit l’amour,
Pour moi, d’un long printems, ne fit qu’un heureux jour.
C’est alors que j’appris à mieux voir la campagne.
C’est alors qu’appuyé sur ma belle compagne,
Je connus, je goûtai tout ce que les oiseaux,
Les bois touffus, coupés par de limpides eaux,
Les grottes, les gazons, le parfum des prairies
Inspirent aux amans de douces rêveries.
Je dois à ces plaisirs si purs et si touchans
Mon génie, amoureux du théâtre des champs ;
La sensibilité, que nourrit la retraite :
En me faisant plus tendre, ils m’ont créé poëte.
Goûts chers à ma jeunesse, ah ! Renaissez en moi,
Renaissez ; je me livre à votre douce loi :
Présidez à mes vers, que la grâce y respire.
Flore m’appelle encor dans son riant empire.
J’y rentre ; et ce bosquet, à mon oeil enchanté,
Sourit dans tout l’éclat de sa jeune beauté.
Il n’étale à mes yeux ni marbre, ni dorure :
La seule négligence ajoute à sa parure.
Sous les murs d’un palais, sans doute j’aime à voir
Un faste, qui des rois atteste le pouvoir ;
Des héros figurés, de pompeuses arcades,
Des tritons, dont la bouche enfante des cascades ;
Neptune aux aquilons parlant en souverain,
Et menaçant les flots de son trident d’airain ;
Des rivages du Nil le cheval amphibie ;
Les monstres rugissans de Barca, de Nubie,
L’un sur l’autre acharnés : près d’eux, Psyché, Vénus
Déployant au soleil leurs attraits demi-nuds ;
Enfin ce long amas, cette foule immortelle
De chef-d’oeuvres, éclos de l’art de Praxitèle.
Digne ornement du trône, ils peuvent décorer
Ce Versaille, où mon oeil ne veut rien qu’admirer.
Mais ici, dans ce temple ouvert à la nature,
Frais dédale, où mes yeux doivent à l’aventure
Errer pour mieux jouir ; où la simplicité
Me doit faire oublier l’orgueil de la cité.

Verrai-je sans ennui la froide symétrie
Prolonger une route, où rien ne se varie ;
Borner le libre essor de ces jeunes ormeaux ;
Qui cherchent à s’épandre en immenses rameaux ;
L’if épaissir en mur sa funèbre verdure,
Le buis parmi les fleurs serpenter en bordure ;
Le verre sur leur tige en prison s’arrondir,
Et le sable au gazon défendre de verdir ?
Non, non ; de ce jardin sévèrement bannie,
La régularité n’en fait point l’harmonie.
Tout naît comme au hazard en ce fertile enclos :
Une source en fuyant l’abreuve de ses flots,
Creuse un riant vivier, s’échappe, et plus rapide
Embrasse un tertre verd de sa zone limpide.
Du milieu de cette isle un berceau toujours frais
Monte, se courbe en voûte, et s’embellit sans frais
De touffes d’aubépine et de lilas sauvage,
Qui, courant en festons, pendent sur le rivage.
Plus loin, ce même enclos se transforme en verger,
Où l’art négligemment a pris soin de ranger
Les arbustes nombreux, que Pomone rassemble :

Autour d’eux, je vois naître et s’élever ensemble
Et des plantes sans gloire et de brillantes fleurs.
Un amoureux zéphyr en nourrit les couleurs.
L’iris de la Tamise échappe au sein de l’herbe,
Et brille sans orgueil aux piés du lys superbe ;
Mais, par l’impériale à son tour dominé,
Devant elle, en sujet, le lys tremble incliné.
L’oeillet au large front, la pleine renoncule,
Le bleuet, qui bravant l’ardente canicule,
Émaillera les champs de la blonde Cérès,
Le chèvre-feuille, ami de l’ombre des forêts,
Le sureau, le lilas, l’épaisse giroflée,
L’églantier, orgueilleux de sa fleur étoilée,
De ce beau labyrinthe émaillent les détours.
Ici, le frais muguet se marie aux pastours.
Là, du jasmin doré la précoce famille
Brille avec le rosier à travers la charmille.
Plus loin, quelle autre fleur ai-je vu s’embellir ?
Sa modeste beauté m’invite à la cueillir :
J’approche ; elle me fuit. Dieux ! Quel est ce prestige ?
Je cherchois une fleur ; je ne vois qu’une tige.
Interdit et confus, je m’éloigne à regret ;
Et la fleur rassurée à l’instant reparoît.
Ah ! Je te reconnois, ô tendre sensitive !
Seule, parmi les fleurs, devant l’homme craintive,
Sans doute il te souvient que mortelle autrefois,
De ta jeune pudeur on méconnut la voix.
Elle adoroit Iphis ; Iphis brûloit pour elle.
Cependant, vertueuse autant qu’elle étoit belle,
La nymphe demandoit que l’hyménée un jour,
Aux piés de son autel, consacrât leur amour.
Quatre soleils encor, ce jour alloit paroître.
L’innocente beauté, dans un réduit champêtre,
Soupiroit, solitaire, à l’heure où le jour fuit.
L’impatient Iphis l’apperçoit et la suit ;
Il approche avec crainte ; et versant quelques larmes,
Il veut hâter l’instant, où maître de ses charmes,
L’hymen doit la porter dans les bras d’un époux.
Elle résiste : Iphis embrasse ses genoux,
Et bientôt du respect passant jusqu’à l’audace,
Insulte à la pudeur qui lui demande grâce ;
Il oppose la force aux refus redoublés.
La nymphe vers le ciel levant ses yeux troublés :
'Dieux d’hymen et d’amour, prenez soin de ma gloire ;
À mon perfide amant arrachez la victoire ;
Hâtez-vous, détruisez mes funestes appas,
Dieux vengeurs ! Contre lui j’invoque le trépas.
Elle dit : et soudain ses appas se flétrissent ;
Et son front et ses doigts de feuilles se hérissent.
Au lieu des vêtemens, dont son corps est couvert,
Sur son sein, qui décroît, s’étend un rézeau verd,
Et ses piés, du zéphyr quinze ans rivaux agiles,
En racine allongés, demeurent immobiles.
Enfin, c’est une fleur ; mais conservant toujours
Le profond souvenir de ses tristes amours,
Elle craint d’éprouver une insulte nouvelle,
Et de tout homme encor fuit la main criminelle.
Ne dois-je toutefois célébrer que l’essaim
Des fleurs, dont cet enclos a diapré son sein ?
Prés, bocages, forêts, vallons, roches sauvages,
Fontaines et ruisseaux sur leurs moites rivages,
Tous les lieux, visités des zéphyrs inconstans,
Nourrissent aujourd’hui les filles du printems.
Ce dieu n’a plus enfin de beautés à répandre ;
Tout brille : oui, c’en est fait, amour ! Tu peux descendre.
C’est pour te recevoir que la terre a repris
Sa robe verdoyante et ses atours fleuris ;
Que sans vagues, sans bruit, la mer dort applanie ;
Que le chantre des airs redouble d’harmonie ;
Que l’homme est plus agile, et qu’un frais incarnat ;
Du teint de chaque belle a ranimé l’éclat.
L’amour vole ; il a pris son essor vers la terre.
Depuis l’oiseau, qui plane au foyer du tonnerre,
Jusqu’aux monstres errans sous les flots orageux,
Tout reconnoît l’amour ; tout brûle de ses feux.
Dans un gras pâturage, il dessèche, il consume
Le coursier inondé d’une bouillante écume,
Le livre tout entier aux fureurs des desirs.
De ses larges nazeaux qu’il présente aux zéphyrs,
L’animal, arrêté sur les monts de la Thrace,
De son épouse errante interroge la trace.
Ses esprits vagabonds l’ont à peine frappé,
Il part ; il franchit tout, fleuve, mont escarpé,
Précipice, torrent, désert ; rien ne l’arrête :
Il arrive, il triomphe, et fier de sa conquête,
Les yeux étincelans, repose à ses côtés.
Rivaux meuglans d’amour, les taureaux indomptés
S’appellent au combat ; cependant qu’une Hélène,
Prix d’une lutte horrible, erre en paix sur la plaine.
Leur queue à coups pressés aiguillonne leur flanc.
Ils s’atteignent ; leurs fronts se heurtent, et le sang
De leurs corps déchirés coule à longs flots sur l’herbe.
L’un d’eux enfin l’emporte, et conquérant superbe,
Voit son rival, brûlé d’inutiles desirs,
Lui laisser en fuyant un champ libre aux plaisirs.
Tels le chêne robuste et le hêtre fragile,
Quand l’auster sur les bois tombe d’un vole agile,
Mêlent avec fracas leurs rameaux ébranlés.
L’air retentit au loin de leurs chocs redoublés ;
Le hêtre cède enfin ; sa feuille est arrachée :
De ses tronçons épars la forêt est jonchée ;
Tandis qu’avec orgueil, le chêne fastueux
Se relève, et déploie un front majestueux.
L’amour pénètre encor de sa féconde haleine
Le peuple, que des eaux nourrit l’immense plaine.
Le poisson, qui pendant autour du lit des mers,
S’ouvre, et deux fois le jour reçoit les flots amers,
Qui sur un roc mousseux, sa demeure chérie,
Tel que les végétaux vivant sans industrie,
Réunit toutefois le double sentiment
Et d’épouse et d’époux, et d’amante et d’amant,
Entrouvant aujourd’hui l’écaille qui l’enferme,
De sa postérité laisse échapper le germe.
Ce germe, au gré des vents promené sur les flots,
Ou s’arrache aux rochers dispersés sous les eaux,
Ou, porté quelquefois vers l’indien rivage,
Monte jusqu’aux rameaux du manglier sauvage.
Là, dès que la nuit sombre et le père du jour,
Une fois dans les airs ont regné tour-à-tour,
L’écaille, autour de lui, naît et se développe,
Se double, s’arrondit, et déjà l’enveloppe ;
Là, jusques au recour de la verte saison,
Le stupide animal croît avec sa prison.
Oh ! Combien le nocher admire cette plage !
Comme il reste surpris, lorsqu’au riant feuillage
D’un arbre, où mille oiseaux gazouillent des chansons,
Son oeil voit suspendus des fruits et des poissons !
En vain mille rochers d’une éternelle glace,
Des ondes du Spitzberg hérissent la surface,
L’affreux Léviathan, de son antre profond
S’élance ; et les brisant de son énorme front,
Il se replonge au sein de l’humide campagne.
Sa mugissante voix appelle sa compagne :
Elle accourt. à travers les glaçons écartés,
Ils montent, sur leur croupe agilement portés ;
Et le corps dégouttant de flots d’écume noire,
Ils s’unissent, pressés de leur vaste nageoire.
Cependant, asservis à de plus douces loix,
Les oiseaux réveillés se cherchent dans les bois.
Les innocens desirs, la volupté tranquille
Rend leur voix plus touchante et leur vol plus agile.

Peu sensible, ou s’armant d’une feinte rigueur,
Si d’un air froid, l’amante accueille sa langueur,
L’amant plus empressé voltige à côté d’elle.
Il se plaint, s’attendrit, la frappe d’un coup d’aîle,
L’enflamme par degrés au feu de ses desirs,
La caresse en vainqueur, et chante ses plaisirs.
L’homme, l’homme sur-tout à l’amour est sensible.
Eh ! Quel sage aujourd’hui peut se croire invincible,
Lorsque par tous les sens le dieu parle à nos coeurs ?
Un air pur, un beau ciel, de suaves odeurs,
La voix du rossignol, l’éclat de la campagne,
Tout dit qu’il faut à l’homme une tendre compagne.
Contemplez ce Nestor qui touche à son tombeau :
Sur lui, l’amour encor agite son flambeau,
Ranime un peu sa force, et charmant sa vieillesse,
Lui rappelle les jours de sa verte jeunesse.
Ainsi, quand le démon qui préside aux hyvers,
Ordonne aux noirs frimats d’attrister l’univers ;
Lorsque d’un voile épais la terre est ombragée,
Jaloux de consoler la nature affligée,
Le soleil, quelquefois triomphant des brouillards,
De tous ses feux armé, rayonne à nos regards,
Et pour nous arracher à nos froides demeures,
Du printems, qui n’est plus, nous rappelle les heures.
L’hymen, quoique souvent offensé par l’amour,
De son frère aujourd’hui bénissant le retour,
Réveille des époux la tendresse première.
Que fait Alcidamon le soir dans sa chaumière ?
Des tableaux, par le jour à son oeil présentés,
Il parle à sa Rosine assise à ses côtés.
Il a vu des oiseaux la poursuite amoureuse,
La perdrix caressée et la colombe heureuse ;
Sur sa brillante épouse avec lui navigeant,
Le cygne, déployer son plumage d’argent ;
Le folâtre pinçon, la timide fauvette,
Brûler des mêmes feux dont brûloit l’alouette :
Ce récit dans leur coeur rajeunit les desirs ;
Et l’hymen déridé les ramène aux plaisirs.
Ce bel adolescent, qui n’aime point encore,
Vaguement inquiet, se lève avec l’aurore :
Il jette sur lui-même un regard curieux.
« Est-ce un songe, dit-il, qui fascine mes yeux ;
De quel voile nouveau m’ombrage la nature ? »
Entre mille pensers il flotte à l’aventure ;
Il ne soupçonne point que l’âge créateur,
Dans son corps, a mûri l’esprit générateur,
Qui doit le reproduire en un autre lui même,
Et qu’il est tems enfin qu’il s’enflamme et qu’il aime.
D’un bonheur inconnu le besoin le poursuit.
Il sort, marche au hazard ; et quand le jour s’enfuit,
Quand sous de verds bosquets, le soir retrouve ensemble
Les nymphes, les beautés que la cité rassemble,
Là, comme par instinct, entre l’adolescent.
Il dévore des yeux cet essaim florissant,
Ces magiques appas que le jardin recèle :
Il frissonne, il rougit ; son regard étincelle.
Son coeur, pour s’affermir, tente de vains efforts.
Veut-il parler ? Sa voix s’exhale en sons plus forts.
Dans le ravissement où son ame est perdue,
Il part, lorsque la nuit, sur nos toîts descendue,
Vient avec le sommeil assoupir les travaux.

Mais à peine son oeil en boit les doux pavots,
Un songe bienfaisant, sur un lit de feuillage,
Lui présente une nymphe au matin du bel âge.
L’innocente pudeur de ses feux l’embellit.
L’adolescent plus tendre et se trouble et pâlit ;
Il s’éloigne par crainte ; et l’amour le ramène,
L’amour, qui l’enflammant d’une audace soudaine,
Le précipite au sein de la jeune beauté,
Et l’éveille bientôt ivre de volupté.
Quel changement, ô dieux, suit l’ivresse, où se plonge
Ce jeune-homme, à l’enfance enlevé par un songe !
C’est un être nouveau, dont le coeur affamé
Sent l’inquiet besoin d’aimer et d’être aimé,
Qui se livre en aveugle au penchant qui l’entraîne,
Et sans choix, court s’offrir à la première chaîne.
C’est un esclave enfin, mais un esclave heureux,
Qui jure par le ciel de mourir dans ses noeuds,
Qui, de douces erreurs repaissant son ivresse,
En idole, en Vénus transforme sa maîtresse,
Qui ne voit, qui ne sent que l’objet adoré,
Qui tout entier se voue à son culte sacré,
Ne reconnoît pour loi, pour volonté suprême,
Qu’un souhait, un regard, un mot de ce qu’il aime,
Et par excès d’amour quelquefois sans desir,
Sent humecter ses yeux de larmes de plaisir.
Souffre-t-il les tourmens attachés à l’absence ?
Dans son coeur plus épris, l’image qu’il encense
Respire, le poursuit, assiège son sommeil,
L’attend, et le saisit à l’instant du réveil.
Il prononce cent fois, cent fois il croit entendre
De sa divinité le nom si doux, si tendre.
La foule l’importune ; à ses plaisirs bruyans
Il s’arrache, il s’enfonce aux bosquets verdoyans.
Là, couché sur les fleurs, près d’une eau fugitive,
Exhalant en soupirs sa voix demi-plaintive,
Il éveille en pleurant l’écho qu’il attendrit.
Heureux de sa blessure, il l’aime ; il la nourrit.
Impatient enfin de languir loin des charmes,
Que rappellent toujours ses sanglots et ses larmes,
Il se lève ; et s’il faut, la nuit, pour tant d’appas,
Sur les mers, à la nage affronter le trépas,
Déjà, nouveau Léandre, il s’élance dans l’onde.
Sur lui, d’un pôle à l’autre, en vain la foudre gronde,
En vain contre les rocs mugit le flot brisé ;
Il défie à la fois et ce ciel embrasé,
Et ces bruyans écueils, et la vague écumante.
Il aborde ; il s’élance aux piés de son amante,
Et pressé dans ses bras jusqu’au réveil du jour,
Les yeux demi-fermés, il boit un long amour.


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Poem Submitted: Monday, December 10, 2012



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