Hégésippe Moreau


À M. C. Opoix, de Provins - Poem by Hégésippe Moreau

Le poëte aux débris voua toujours un culte :
Pour une âme rêveuse ils ont un charme occulte.
L’immagination en fait sortir des voix
Qui parlent aux vivants des choses d’autrefois,
Et le vers pousse bien, comme la giroflée,
Aux crevasses d’un mur, au pied d’un mausolée.
Oh ! rouvrir sous mes pas, au désert d’Orient,
Les traces de Byron et de Chateaubriand ;
Respirer, accoudé sur un tronc de colonne,
La poussière qui fut Palmyre ou Babylone,
Quel bonheur ! mais, hélas ! c’est un rêve : le sort
À de sa main de fer encloué mon essor,
Et, comme le chevreau captif au pied d’un chêne,
Pour brouter quelques fleurs, je tiraille ma chaîne.
Du sol natal au moins j’exploite les trésors.
Et que me servirait d’aller, de bords en bords,
Évoquer du tombeau quelque nation morte ?
Une grande ruine est debout à ma porte.
Oui, venez parmi nous, curieux pèlerins,
Dont la voile frissonne à tous les vents marins.
Des voyageurs ont dit que dans sa vieille enceinte
Provins rappelle aux yeux Jérusalem la sainte.
Voilà pourquoi sans doute, infidèle au Jourdain,
La fleur qu’y moissonna le comte paladin,
Cessant de grelotter loin du soleil d’Asie,
Comme au fleuve natal se mire à la Voulzie.
Là, quand le vent du soir gémit, on croit encor
Sur quelque pont-levis ouïr le son du cor,
Ou descendre, furtifs, des créneaux dans les plaines,
Les appels amoureux des dames châtelaines ;
Là, quand dans les roseaux il chante comme un luth,
Le passant rêve et dit : Comte Thibaut, salut !
Et, si vous ignorez quel savant artifice
Des temps qui ne sont plus restaure l’édifice,
Vous interrogerez l’ermite qui, souvent,
À travers ces débris erre, débris vivant.
Comme Champollion au pays des califes,
Il vous expliquera de vieux hiéroglyphes,
Et la baguette d’or de ce magicien
Exhumera pour vous l’Agendicum ancien.
Regardez : il chancelle en foulant des décombres,
Cet homme séculaire, ombre parmi les ombres ;
Le bâton, qui soutient ses pas mal assurés,
Frappe au séjour des morts, comme pour dire : Ouvrez !
Sur son front chauve, Etna blanc de neige et qui brûle,
De quatre-vingts hivers le fardeau s’accumule ;
Mais, quand même la foudre ou les vents pluvieux
Dégraderaient encore ce monument si vieux,
Quand il ne resterait de cet homme débile
Qu’un son dans l’air ; semblable à l’antique sibylle,
Oh ! cette voix serait un oracle pour nous,
Nous en recueillerions la parole à genoux ;
Car aux jeunes croyants qu’attire l’ermitage
Elle répéterait (sublime radotage !)
Ces mots qui dans les cœurs brûlants de puberté
Ne tombent jamais froids : Patrie et Liberté !
La sainte Liberté, naissante au Jeu de paume,
Comme Cincinnatus, l’enleva sous le chaume.
Certes, ce n’étaient pas alors de vils crétins
Qui de la noble France agitaient les destins,
Des écoliers barbons, tremblants sous la férule,
Automates mouvants sur la chaise curule,
Bétail que le pouvoir engraisse de ses dons,
Bâillonne d’un frein d’or et sangle de cordons ;
Alors les députés haranguaient les tempêtes,
Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs têtes ;
Le bourreau ramassait tous les partis tombants,
La mort à plein sillon fauchait entre les bancs,
Le tocsin dans la Chambre étouffait la sonnette,
Et l’émeute y frappait à coups de baïonnette…
Eh bien ! s’enveloppant d’un héroïsme obscur,
De l’époque sanglante il sortit le front pur ;
Il osa pour Capet armer sa boule blanche,
Au pied de la Montagne affronter l’avalanche,
Et, bravant du malheur le contact dangereux,
Coudoyer sans pâlir les girondins lépreux…
Que sont-ils devenus, ces hommes consulaires ?
Ceux qu’on n’a point jetés aux lions populaires
Ont traîné dans l’exil leurs destins ignorés,
Et la terre d’exil les a tous dévorés.
Si de la France un jour l’idolâtrie avide
Revendiquait leurs os pour le Panthéon vide,
Dans un large sillon, creusé du sud au nord,
Il nous faudrait glaner sur les pas de la Mort,
Et, labourant le sol de chaque cimetière,
Comme une Josaphat fouiller l’Europe entière.
En vain la Liberté, renaissante aux trois jours,
Rappela ces proscrits : hélas ! les morts sont sourds !…

Lui du moins nous resta : la vieille dynastie
N’atteignit pas son front des coups de l’amnistie.
Comme l’Italien, harcelé de héros,
Qui, dans un temple ouvert, se sauve des bourreaux.
Le vieillard, poursuivi par Tartufe et Basile,
S’enfuit vers le Parnasse, en s’écriant : Asile !
Mais, dédaigneux du monde et de ses lauriers vains,
Comme un linceul précoce il revêtit Provins ;
Et l’aigle, qui peut-être eût dévoré l’espace,
Se tapit, ver obscur, dans cette carapace.
C’est le magicien de nos bois enchantés,
Le fantôme rôdeur de nos débris hantés ;
Il ordonna trente ans ce funèbre musée,
Trente ans épousseta chaque peinture usée,

Et vieux, pour récompense il ne demanda rien,
Rien, que l’honneur obscur d’en mourir le gardien.
Du haut de nos remparts, philosophe stylite,
Planant sur le champ clos où l’Europe milite,
Il voit, depuis quinze ans, voyager tour à tour
Les Bourbons fugitifs, les Bourbons de retour,
Et, détournant l’oreille au bruit de leur passage,
Il dort, enveloppé dans le manteau du sage.
Nul rayon de faveur sur ses vieux jours n’a lui ;
Les rois (se souvenant !) reculaient devant lui.
Quand juillet s’alluma, du moins on pouvait croire
Qu’il se réchaufferait à ce soleil de gloire,
Qu’une langue de feu l’irait chercher ; mais non :
Rien aux puissants du jour ne révéla son nom,
Et seule, quand il pleut tant de croix dans l’ornière,
La rose de Provins brille à sa boutonnière.
Que dis-je ? son pays renia ses travaux ;
Il lui fallut subir d’ironiques bravos,
L’outrage médité, l’insulte irréfléchie,
Essuyer des crachats sur sa barbe blanchie,
Et passer, sous les yeux des pharisiens jaloux,
Vêtu, comme le Christ, de la robe des fous.
Il dut se rappeler, dans ces jours d’amertume,
Que de vieillards, sans foi dans leur gloire posthume,
De l’âge et du malheur ont cumulé le faix,
Et recueilli l’injure en semant des bienfaits :
Dante a bu lentement une agonie amère,
Et des chiens ont bavé sur les haillons d’Homère !

Dors en paix maintenant, Nestor des Provinois,
Je veille à ton repos, comme l’enfant chinois,
Dont l’éventail défend la tête paternelle
Du moucheron qui peut l’effleurer de son aile ;
Je ne trafique pas d’un hommage vendu :
Mon luth aux lambris d’or ne fut jamais pendu :
Mais si, montrant du doigt le front nu d’Élysée.
On l’insultait encor d’une lâche risée,
Oh ! mon vers gronderait, semblable à l’ours vengeur
Qui, s’élançant des bois vers le saint voyageur,
Dispersa, déchira son escorte insolente,
Et lui lécha les pieds de sa gueule sanglante…
Je ne te connais pas ; des accents de ta voix
Mon oreille est encor vierge ; mais que de fois,
Dans la bruyante rue ou dans la solitude,
J’ai suivi ton pas lent avec sollicitude !
J’aurais voulu pour toi ramollir le chemin ;
Et ma main s’égarait, prête à saisir ta main ;
J’épiais sur ta bouche un sourire prospère,
Et la mienne s’ouvrait pour te dire : Mon père…
Et puis, je veux semer afin de recueillir :
Moi, fiévreux de jeunesse, il me faudra vieillir ;
L’huile, un jour, doit manquer à ma veille assidue ;
Le vent emportera ma parole perdue ;
Mais quand, désenchanté de mes rêves d’enfant,
L’oubli m’aura couvert d’un linceul étouffant ;
Quand mes concitoyens, en me voyant paraître,
Se diront : Quel est-il ? et passeront ; peut-être
De la sainte vieillesse un poëte amoureux
Les fera souvenir que j’ai chanté pour eux,
Réjouira mon cœur d’une parole amie,
Versera des parfums sur ma gloire momie,
Et, payant au rimeur la dette du savant,
De funèbres lauriers m’embaumera vivant.


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Poem Submitted: Tuesday, November 20, 2012

Poem Edited: Tuesday, November 20, 2012


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