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Louis Honoré Fréchette

(16 November 1839 – 31 May 1908 / Lévis)

À M. l'abbé Tanguay


Quand l'Histoire, prenant son austère burin,
Des âges qui s'en vont, sur ses tables d'airain,
Fixe l'empreinte ineffaçable,
Son œil impartial n'a pas de trahisons,
Mais forcé d'embrasser d'immenses horizons,
Il néglige le grain de sable.

Le pic au front altier lui cachant le sillon ;
Elle n'aperçoit point le timide oisillon
Qui bâtit son nid dans les seigles ;
Son fier regard, qui va de sommets en sommets,
Toujours tourné là-haut, ne s'arrête jamais
Qu'à regarder voler les aigles.

Empereurs, potentats, capitaines fameux,
Chefs d'un jour surnageant sur les flots écumeux
Des déchaînements populaires,
Éclatante victoire ou drame ensanglanté, —
Grands hommes ou hauts faits ont seuls droit de cité
Dans ses annales séculaires.

Quand Turenne, frappé d'un boulet de canon,
Rend l'âme au champ d'honneur, elle redit son nom,
Et va s'incliner sur sa tombe :
Elle donne des pleurs au général mourant ;
Mais passe sans regrets, d'un pas indifférent,
Devant l'humble conscrit qui tombe.

Les peuples, sous ses yeux, roulent en tourbillon ;
Et comme, lorsque au loin défile un bataillon,
Les hauts cimiers seuls sont en vue,
Des héros et des grands elle compte les jours ;
Mais des petits, hélas ! oubliés pour toujours,
La foule est à peine entrevue.

Amant passionné des temps qui ne sont plus,
Quand, j'évoque, rêveur, des siècles révolus
L'image au fond de ma mémoire ;
Ou quand, ceignant le front de nos nobles aïeux
D'un diadème d'or, Garneau fait sous mes yeux
Surgir tout un passé de gloire ;

Alors, dans les reflets d'un songe vaporeux,
Je vois passer au loin les mânes de nos preux
En cohorte resplendissante,
Jetant à l'Angleterre un sublime cartel,
Et gravant sur nos bords un poëme immortel,
De leur épée éblouissante.

Je compte nos grands noms, soldat, prêtre, trappeur,
Pionniers, chevaliers sans reproche et sans peur,
Tous ceux dont notre orgueil s'honore :
Depuis l'humble martyr qui convertit les cœurs,
Jusqu'au vaillant tribun foudroyant nos vainqueurs
Des éclats de sa voix sonore.

Mais, dans les rangs pressés de ce groupe charmant,
D'un regard anxieux je cherche vainement,
Quel que soit le livre que j'ouvre,
Tous ces héros obscurs qui, pour ce sol naissant,
Versèrent tant de fois leurs sueurs et leur sang,
Et qu'aujourd'hui l'oubli recouvre.

Ils furent grands pourtant, ces paysans hardis
Qui, sur ces bords lointains, défièrent jadis
L'enfant des bois dans ses repaires,
Et perçant la forêt l'arquebuse à la main,
Au progrès à venir ouvrirent le chemin...
Et ces hommes furent nos pères !

Quand la France peuplait ces rivages nouveaux,
Que d'exploits étonnants, que d'immortels travaux,
Que de légendes homériques,
N'eurent pour tous héros que ces preux inconnus,
Soldats et laboureurs, cœurs de bronze, venus
Du fond des vieilles Armoriques !

Le temps les a plongés dans son gouffre béant....
Mais d'exhumer au moins leur beaux noms du néant,
Qui fera l'œuvre expiatoire ?...
C'est vous, savant abbé ! c'est votre livre, ami,
Qui se fait leur vengeur, et repave à demi
L'ingratitude de l'Histoire !

Submitted: Saturday, April 28, 2012
Edited: Saturday, April 28, 2012
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