Octave Cremazie

(16 April, 1827 – 16 January, 1879) / Canada)

Le Vieux soldat canadien - Poem by Octave Cremazie

Vous souvient-il des jours, vieillards de ma patrie,
Où nos pères, luttant contre la tyrannie,
Par leurs nobles efforts sauvaient notre avenir?
Frémissant sous le joug d'une race étrangère,
Malgré l'oppression, leur âme toujours fière
De la France savait garder le souvenir.

Or, dans ces tristes temps où même l'espérance
Semblait ne pouvoir plus adoucir leur souffrance,
Vivait un vieux soldat au courage romain,
Descendant des héros qui donnèrent leur vie
Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie,
La hache sur l'épaule et le glaive à la main.

Mutilé, languissant, il coulait en silence
Ses vieux jours désolés, réservant pour la France
Ce qui restait encor de son généreux sang;
Car, dans chaque combat de la guerre suprême,
Il avait échangé quelque part de lui-même
Pour d'immortels lauriers conquis au premier rang.

Alors Napoléon, nouveau dieu de la guerre,
De l'éclat de son glaive éblouissant la terre,
Avait changé l'Europe en un champ de combats.
Et, si vite il allait, fatiguant la victoire,
Qu'on eût dit que bientôt, trop petit pour sa gloire,
Le vieux monde vaincu manquerait sous ses pas.

Quand les fiers bulletins des exploits de la France
Venaient des Canadiens ranimer l'espérance,
On voyait le vieillard tressaillir de bonheur;
Et puis il regardait sa glorieuse épée,
Espérant que bientôt cette immense épopée
Viendrait sous nos remparts réveiller sa valeur.

Quand le vent, favorable aux voiles étrangères,
Amenait dans le port des flottes passagères.
Appuyé sur son fils, il allait aux remparts:
Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance
Vit le drapeau français promener sa puissance,
Regrettant ces beaux jours, il jetait ses regards!

Alors il comparait, en voyant ce rivage,
Où la gloire souvent couronna son courage,
Le bonheur d'autrefois aux malheurs d'aujourd'hui:
Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie.
Se pressaient tour à tour dans son âme attendrie,
Nombreux comme les flots qui coulaient devant lui.

Ses regards affaiblis interrogeaient la rive,
Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve,
Depuis de si longs jours il espérait revoir,
Venaient sous nos remparts déployer leur bannière:
Puis, retrouvant le feu de son ardeur première,
Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir.


Chant du vieux soldat canadien

« Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
« Pour vous, Français, j'ai combattu longtemps ;
« Je viens encor, dans ma triste vieillesse,
« Attendre ici vos guerriers triomphants.
« Ah ! bien longtemps vous attendrai-je encore
« Sur ces remparts où je porte mes pas ?
« De ce grand jour quand verrai-je l'aurore ?
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

« Qui nous rendra cette époque héroïque
« Où, sous Montcalm, nos bras victorieux
« Renouvelaient dans la jeune Amérique
« Les vieux exploits chantés par nos aïeux ?
« Ces paysans qui, laissant leurs chaumières,
« Venaient combattre et mourir en soldats,
« Qui redira leurs charges meurtrières ?
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

« Napoléon, rassassié de gloire,
« Oublirait-il nos malheurs et nos voeux,
« Lui, dont le nom, soleil de la victoire,
« Sur l'univers se lève radieux ?
« Serions-nous seuls privés de la lumière
« Qu'il verse à flots aux plus lointains climats ?

« O ciel ! qu'entends-je ? une salve guerrière ?
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

« Quoi ! c'est, dis-tu, l'étendard d'Angleterre,
« Qui vient encor, porté par ces vaisseaux,
« Cet étendard que moi-même naguère,
« À Carillon, j'ai réduit en lambeaux.
« Que n'ai je, hélas ! au milieu des batailles
« Trouvé plutôt un glorieux trépas
« Que de le voir flotter sur nos murailles !
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

« Le drapeau blanc, - la gloire de nos pères, -
« Rougi depuis dans le sang de mon roi,
« Ne porte plus aux rives étrangères
« Du nom français la terreur et la loi.
« Des trois couleurs l'invincible puissance
« T'appellera pour de nouveaux combats,
« Car c'est toujours l'étendard de la France.
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?

« Pauvre vieillard, dont la force succombe,
« Rêvant encor l'heureux temps d'autrefois,
« J'aime à chanter sur le bord de ma tombe
« Le saint espoir qui réveille ma voix.
« Mes yeux éteints verront-ils dans la nue
« Le fier drapeau qui couronne leurs mâts ?
« Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue !
« Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ?...

Un jour, pourtant, que grondait la tempête,
Sur les remparts on ne le revit plus.
La mort, hélas ! vint courber cette tête
Qui tant de fois affronta les obus.
Mais, en mourant, il redisait encore
A son enfant qui pleurait dans ses bras :
De ce grand jour tes yeux verront l'aurore,
Ils reviendront ! et je n'y serai pas ! »

Tu l'as dit, ô vieillard ! la France est revenue.
Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue
Son noble pavillon dérouler sa splendeur ?
Ah ! ce jour glorieux où les Français, nos frères,
Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères,
Sera le plus aimé de nos jours de bonheur.

Voyez sur les remparts cette forme indécise,
Agitée et tremblante au souffle de la brise :
C'est le vieux Canadien à son poste rendu !
Le canon de la France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu.

Et le vieux soldat croit, illusion touchante !
Que la France, longtemps de nos rives absente,
Y ramène aujourd'hui ses guerriers triomphants,
Et que sur notre fleuve elle est encor maîtresse :
Son cadavre poudreux tressaille d'allégresse,
Et lève vers le ciel ses bras reconnaissants.

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.


Envoi aux marins de la Capricieuse

Quoi ! déjà nous quitter ! Quoi ! sur notre allégresse
Venir jeter sitôt un voile de tristesse ?
De contempler souvent votre noble étendard
Nos regards s'étaient fait une douce habitude.
Et vous nous l'enlevez ! Ah ! quelle solitude
Va créer parmi nous ce douloureux départ !

Vous partez. Et bientôt, voguant vers la patrie,
Vos voiles salûront cette mère chérie !
On vous demandera, là-bas, si les Français
Parmi les Canadiens ont retrouvé des frères.
Dites-leur que, suivant les traces de nos pères,
Nous n'oublirons jamais leur gloire et leurs bienfaits.

Car, pendant les longs jours où la France oublieuse
Nous laissait à nous seuls la tâche glorieuse
De défendre son nom contre un nouveau destin,
Nous avons conservé la brillant héritage
Légué par nos aïeux, pur de tout alliage,
Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Enfants abandonnés bien loin de notre mère,
On nous a vus grandir à l'ombre tutélaire
D'un pouvoir trop longtemps jaloux de sa grandeur.
Unissant leurs drapeaux, ces deux reines suprêmes
Ont maintenant chacune une part de nous-mêmes :
Albion notre foi, la France notre coeur.
Adieu, noble drapeau ! Te verrons-nous encore
Déployant au soleil ta splendeur tricolore ?
Emportant avec toi nos voeux et notre amour,
Tu vas sous d'autres cieux promener ta puissance.
Ah ! du moins, en partant, laissez-nous l'espérance
De pouvoir, ô Français, chanter votre retour.
Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes,
Où vous avez revu vos antiques Bretagnes,
Au village de vous parleront bien longtemps.
Et, quand viendra l'hiver et ses longues soirées,
Des souvenirs français ces âmes altérées
Bien souvent rediront le retour de nos gens !
Comme ce vieux soldat qui chantait votre gloire
Et dont, barde inconnu, j'ai raconté l'histoire,
Sur ces mêmes remparts nous porterons nos pas ;
Là, jetant nos regards sur le fleuve sonore,
Vous attendant toujours, nous redirons encore :
Ne paraissent-ils pas ?

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Poem Submitted: Saturday, April 28, 2012

Poem Edited: Saturday, April 28, 2012


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