Jean-Antoine Roucher


Les Mois/Avril - Poem by Jean-Antoine Roucher

-->

Des cavernes du nord l’hyver s’est échappé.
Il revient, de frimats encor enveloppé,
À la faveur des nuits secouer la froidure,
Glacer la tendre aurore, effrayer la verdure,
Et des tyrans de l’air à grand bruit escorté,
Flétrir dans les jardins le printems attristé.
Imprudens arbrisseaux, qui trop pressés d’éclore
Cachiez vos fruits naissans sous les habits de Flore,
Que vous êtes changés ! Comme une seule nuit
En vous décolorant a brûlé votre fruit !
Plus lente à prodiguer sa première largesse,
La vigne auprès de vous montre plus de sagesse ;
Pour renaître, elle attend qu’un fougueux ennemi
Laisse au trône des airs le printems affermi.
Cet hyver cependant qui ramène la glace,
Cet aquilon jaloux du zéphyr qu’il remplace,
Sont des frêles boutons les utiles vengeurs :
Ils apportent la mort aux insectes rongeurs,
Nés en foule aux rayons d’un soleil trop propice.
Le feuillage à ce peuple eût offert un hospice ;
Et par eux dépouillé de son beau vêtement,
L’arbre au jour de sa force eût langui tristement.
Nouveau bienfait encor : ce souffle de Borée
Repousse les vapeurs que l’humide Nérée
En nuages épais déployoit dans l’éther,
Et dont l’amas vers nous envoyé par l’auster,
D’une pluie à longs flots sur nos bords déchaînée,
Eût peut-être englouti tout l’espoir de l’année.
Mais l’air moins rigoureux par degrés se détend.
Le dieu du jour, armé d’un feu plus éclatant,
Triomphant de la nuit en resserre l’empire :
L’hyver fuit sans retour, et la terre respire.
Une seconde fois le printems lui sourit ;
Son amour la féconde : elle enfante et fleurit.
Je vois au front des bois la verdure renaître.
L’ombre jeune commence à descendre du hêtre ;
Et les pasteurs couchés sur de rians tapis
Réveillent par leurs chants les échos assoupis.
Vous, qui pour mieux jouir des charmes de l’étude
Avez de mon Tibur cherché la solitude,
Chantre du beau Pâris, et toi, jeune inspiré,
De vénérable Homère interprête sacré,
Laissez quelques instans reposer votre lyre,
Ô mes amis ! Sortons ; et qu’un nouveau délire,
Puisé sur la hauteur des rochers d’alentour,
À de plus grands travaux nous enflamme au retour.
Dieux ! Comme le printems repeuple ces vallées
De mugissans troupeaux, de légions aîlées !
À leur tête paroît cet oiseau passager,
Qui pour nous des beaux jours est l’heureux messager.
Auprès de son amant éclot la tourterelle ;
Elle éclot et pour vivre et pour mourir fidèle.
De canetons rameurs ces étangs sont couverts.
La compagne du cocq, les yeux sans cesse ouverts,
De ses nombreux poussins marche et glousse entourée.
Déployant au soleil son aîle diaprée,
La colombe renaît pour le char de Vénus.
Au souffle caressant des zéphyrs revenus,
L’abeille, à qui son sexe a mérité le trône,
D’un nouveau peuple accroît l’honneur de sa couronne ;
Et du sein des taillis les folâtres pinsons,
Répondant aux bouvreuils cachés sous les buissons,
De chants harmonieux emplissent les campagnes,
Et r’enflamment l’amour dans leurs froides compagnes.
Il méritoit donc bien, le deuxième des mois,
Que Vénus à son cours présidât autrefois ;
Que sous des noms divers, le peuple issu d’Énée,
L’invoquant au réveil de la nouvelle année,
Pour elle, éternisât le culte, les autels,
À sa gloire érigés par les premiers mortels !
Vénus représentoit l’invisible puissance,
Par qui dans l’univers tout reçoit la naissance.

Vénus pare les champs de grace et de beauté ;
Vénus remplit les mers de sa fécondité.
Elle est au haut des cieux l’immortelle Uranie,
Qui des astres errans entretient l’harmonie.
Les bois à son aspect verdissent leurs rameaux :
Son souffle y reproduit mille essaims d’animaux.
Dans l’humide fraicheur des gazons qu’elle foule,
Avec leurs doux parfums les fleurs croissent en foule ;
L’océan lui sourit, et l’olympe azuré
Verse en paix sur la terre un jour plus épuré.
Ah ! Puisque ton pouvoir gouverne la nature,
Que l’homme, de tes mains, attend sa nourriture,
Bienfaisante Vénus ! épargne à nos guérets
La rouille si funeste aux présens de Cérès ;
Abreuve-les plutôt de la douce rosée.
Que les sucs, les esprits de la séve épuisée
Dans ses canaux enflés coulent plus abondans ;
Qu’ils bravent du soleil les rayons trop ardens ;
Et que le jeune épi sur un tuyau plus ferme
S’élève, et brise enfin le rézeau qui l’enferme.
Nos vœux sont exaucés. Le sceptre de la nuit
À peine autour de nous a fait taire le bruit.
Une moite vapeur dans les airs répandue
S’abbaisse, et sur les champs comme un voile étendue
Distille la fraicheur dans leurs flancs altérés.
Cet humide tribut a rajeuni les prés ;
Et le roi des sillons qu’un verd plus frais colore
L’épi germe, et s’élance impatient d’éclore.
Mais hélas ! Et les maux et les biens rassemblés
Naissent chez les humains l’un à l’autre mêlés.
La vapeur de la nuit aux fromens si propice
Féconde le chardon ; il croît sous leur auspice :
L’avoine les domine, et l’ivraie à son tour
Les couvre de son ombre épandue à l’entour.
C’est à vous d’extirper ce fléau des campagnes,
Vous de l’agriculteur les actives compagnes :
Rassemblez vos enfans ; et tous, le fer en main
Prudemment dans les blés vous ouvrant un chemin,
Allez porter la guerre à l’herbe usurpatrice :
Qu’un chariot l’emporte et le bœuf s’en nourrisse.
L’insecte, qui nous file un riche vêtement,
Vous rappelle et demande un nouvel aliment.

De ce ver printanier la nombreuse famille,
Éclose après huit jours, et murmure et fourmille.
La feuille de Thisbé germe, s’ouvre, mûrit ;
Le ver croît avec elle : il croît, il s’en nourrit.
À ce ver cependant la moitié de la vie,
Par un triste sommeil, comme à nous, est ravie.
De langueur accablé quatre fois il s’endort ;
Mais sorti quatre fois des ombres de la mort,
Il reparoît, vêtu d’une robe nouvelle :
Telle à chaque printems Myrthé renaît plus belle.
Las de ramper sans gloire, il gravit un roseau,
Où déployant d’abord un informe rézeau,
Bientôt de sa filière il tire, il développe
Un tissu, qui plus riche en globe l’enveloppe :
Sous des sables profonds par lui-même entassés,
Ainsi bornant le cours de ses flots dispersés,
Le Rhin cache au soleil son onde languissante.
L’insecte scelle enfin sa tombe jaunissante,
S’assoupit ; et son corps en nymphe transformé
Sous un habit de deuil languit inanimé.
Mais, ô brillant prodige ! ô riante merveille !
Dans la nuit du tombeau par degrés il s’éveille ;
Changée en papillon la nymphe disparoît.
Déja du globe d’or qu’il habite à regret,
Il frappe à coups pressés la jalouse clôture ;
Il la brise, il en sort. Docile à la nature,
Qui l’appelle à sa fin par l’attrait des desirs,
Il s’avance au trépas en cherchant les plaisirs,
Il voit, bientôt il joint son amante immobile,
L’échauffe en la frappant de son aîle débile,
L’ombrage, la remplit de sa fécondité,
En flots d’amour s’épuise, et meurt de volupté.
L’amante après deux jours à périr condamnée
Verse ses tendres œufs, l’espoir d’une autre année ;
Œufs où repose en germe un peuple industrieux,
Qui fidèle héritier de l’art de ses ayeux
Doit à sa race encor léguer son industrie,
Et toujours reproduit enrichir ma patrie.
Ma patrie !... à ce nom si doux et si chéri
Jusqu’au fond de mon cœur je me sens attendri.
Un penser douloureux, qui pourtant a des charmes
Et me trouble et m’oppresse, et fait naître mes larmes.

Ô murs de Montpellier ! ô mon premier séjour !
Le mortel vertueux qui me donna le jour
Habite votre enceinte, et le sort m’en exile.
Quand pourrai-je rentrer dans ce modeste azile,
Où sans cesse attentif à mes besoins nouveaux,
Il prodiguoit pour moi le prix de ses travaux ;
Où sa sévérité me cachant sa tendresse,
De ma raison trop lente il hâtoit la paresse,
Me formoit aux vertus, et portoit dans mon coeur
La noble soif d’un nom des ténèbres vainqueur !
Dieux ! Couronnez mes jours d’un destin plus prospère,
Et je vole à l’instant dans les bras de mon père ;
Je lui rendrai son fils si long-temps attendu,
Ce fils, que pour la gloire il crut trop-tôt perdu.
De mes foibles talens il recevra l’hommage ;
Il entendra ces vers pleins de sa douce image ;
Et des larmes de joie échappant de ses yeux,
Peut-être en m’embrassant il bénira les cieux.

Et toi, cité fameuse, ô moderne épidaure,
Conserve-moi long-tems ce père que j’adore !
Conserve son épouse, en qui dès le berceau
J’ai retrouvé le coeur de ma mère au tombeau ;
Veille sur tous les miens : et ma reconnoissance
Publîra qu’en ton sein j’ai reçu la naissance.
Je dirai qu’en tes murs règne un sexe enchanteur ;
Je peindrai son oeil vif, son parler séducteur,
Son front, où la gaîté s’allie à la noblesse,
Ses graces, son esprit et sa svelte souplesse :
Né pour sentir l’amour et par l’amour formé,
Tendre et constant, il aime ainsi qu’il est aimé.
Dois-je de ton printems vanter le long empire,
Ton sol toujours fécond, l’air pur qu’on y respire,
Le parfum de tes vins mûris dans le gravier,
Le front de tes côteaux qu’ombrage l’olivier,
Des plus riches moissons tes champs dépositaires,
Tes eaux, tes fruits, tes bains, tes plantes salutaires ;
Ce célèbre conseil de mortels bienfaisans,
Instruits à prolonger la trame de nos ans ;
Tes savans, de qui l’oeil armé d’un regard ferme
Surprend la vérité dans la nuit qui l’enferme ;
Tes comices enfin, où du peuple et des rois
La sage liberté pèse et fixe les droits ?
Je chanterai sur-tout ce grand, ce rare ouvrage,
Qui de l’antique Rome eut lassé le courage ;
Ces trois ponts, qui de loin vers tes murs dirigés
Arrivent dans ton sein, l’un de l’autre chargés,
Et par mille canaux épanchent en fontaine
Le liquide tribut d’une source lointaine.
Mais dans ton souvenir égarés trop long-tems
Mes vers, ô ma patrie ! Oublioient le printems ;
Et cependant ce Dieu, dans sa route première,
Ramène le taureau couronné de lumière :
L’attele au char du jour, et le voit plus hardi
À pas précipités s’enfuit vers le midi.
À son aspect les fleurs, ces astres de la terre,
Dans leur nouvel éclat repeuplent mon parterre.
Quel riche coloris ! Quelle aimable fraicheur !
Le narcisse, amoureux de sa douce blancheur,
La marie à l’azur du fidèle Hyacinte.
Le cyclamen, sorti des forêts de zacynthe,
A couronné son front à demi-languissant
D’un panâche, où reluit un rouge éblouissant
J’avance ; et j’apperçois près de la frétilaire
L’anémone à Vénus toujours sûre de plaire ;
Et l’élégante iris qui retrace à mes yeux
Dans sa variété l’arc humide des cieux ;
Et l’humble marguerite à des lits de verdure
Prêtant le feu pourpré d’une riche bordure.
Me serai-je trompé ? Non ; la jonquille encor
Offre à mon oeil ravi la pâleur de son or.
Je te salue, ô fleur ! Si chère à ma maîtresse,
Toi, qui remplis ses sens d’une amoureuse ivresse ;
Ah ! Ne t’afflige point de tes foibles couleurs :
Le choix de ma Myrthé te fait reine des fleurs.
Pour couronner enfin les richesses qu’étale
Des jardins renaissans la pompe végétale,
La tulipe s’élève. Un port majestueux,
Un éclat qui du jour reproduit tous les feux,
Dans les murs byzantins méritent qu’on l’adore,
Et lui font pardonner son calice inodore.
Je ne m’étonne point qu’à l’école des fleurs
La peinture ait appris le secret des couleurs.
Cet art, qui maintenant sous sa touche savante,
Par des sucs nuancés rend la toile vivante,
N’eut d’abord, pour former quelques traits indécis,
Que la craie, et les bois dans la flamme noircis.
L’amoureux Pauzias, rival de la nature,
Créa du coloris la magique imposture.
Un jour que de Glycère accusant les mépris,
Il exhaloit sa plainte au temple de Cypris,
On dit qu’à ses regards l’indulgente immortelle
Apparut, lui sourit : 'contemple, lui dit-elle,
Autour de mon autel ce frais tissu de fleurs.
Que ta main sur la toile en fixe les couleurs ;
Reviens m’en faire hommage : et le coeur de Glycère
De ton art aggrandi sera le doux salaire '.
Dans l’oeil de Pauzias, la déesse à l’instant
Imprima du génie un rayon éclatant.
Plein d’un feu créateur il sort, trace, colore
D’un rapide pinceau les dons rians de Flore,
Et les porte aux autels, où Glycère à son tour
Doit offrir des bouquets à la mère d’amour.

Glycère arrive, approche : ô surprise inouie !
Elle voit près du lys la rose épanouie.
'Eh ! Quelle main, dit-elle, a d’un art délicat,
En imitant ces fleurs, reproduit leur éclat ? '
Le jeune artiste alors brûlant d’espoir s’élance,
Tombe aux pieds de Glycère, et rompant le silence :
'C’est moi, moi qui jaloux d’obtenir un regard,
Pour vous ai reculé les bornes de mon art.
Vos bouquets, des couleurs m’ont appris l’harmonie ;
J’aimois : à mon amour je dois tout mon génie. '
Ces mots, qui de Glycère ont chatouillé l’orgueil,
Changent en doux regards la fierté de son oeil ;
Un souris la trahit : et sa bouche elle-même
Presque sans son aveu prononce : je vous aime.
Vous donc, qui décorez ce théâtre inconstant,
Où l’homme ainsi que vous ne brille qu’un instant,
Belles fleurs, égayez nos fêtes bocagères.
Vous êtes l’ornement des modestes bergères,
Celle, qui de l’hymen va prononcer les voeux,
D’une fleur veut au moins embellir ses cheveux.
La compagne des rois vous mêle à sa couronne.

Therpsicore, Comus de festons s’environne :
Et la religion assise à ces autels,
D’où sa terrible voix tonne sur les mortels,
Au retour du printems, de guirlandes parée,
Adoucit de ses traits l’austérité sacrée.
D’où naissent cependant ces reflets variés,
Pour colorer ce globe, avec art mariés ?
Ces teintes dans les fleurs dorment-elles cachées ?
Faut-il que du soleil les flammes épanchées
Éveillent leur paresse, ou bien l’astre du jour
Les feroit-il pleuvoir de son brillant séjour ?
La nature, long tems sans voix et sans oracle,
Dans une nuit profonde enferma ce miracle :
Mais si-tôt que Newton, cet aigle audacieux,
En face eût regardé le roi brûlant des cieux,
L’homme brisa les fers de l’ignorance antique :
L’homme fut possesseur des secrets de l’optique.
Dans les angles d’un verre en prisme façonné,
Il vit que du soleil un rayon émané
Déployoit sept couleurs de nature première :
Il reconnut enfin que ces traits de lumière,
Ou seuls, ou combinés en différens accords,
D’une teinte céleste empreignoient tous les corps.
Combien de tant d’éclat la vue est enchantée !
Je vois l’aube étaler son écharpe argentée ;
Et l’aurore sa soeur, qui d’un pourpre riant
Entremêle l’or pur dont se peint l’orient ;
Et le fleuve en son lit paisiblement s’étendre
Sous des rets transparens, colorés d’un verd tendre.
Là, des profondes mers l’habitant écaillé
Lève un dos épineux richement émaillé.
Dispersé sur la rive, ici, le coquillage
Des plus belles couleurs réfléchit l’assemblage.
Le corail dont Thétis a bordé ses déserts,
L’hôte rampant des bois, l’enfant aîlé des airs,
L’inconstant papillon, la bourdonnante abeille,
La bergère, et les fleurs qui parent sa corbeille,
Tout forme autour de nous un cercle radieux,
Un dédale magique où s’égarent nos yeux.
Mais c’est Iris sur-tout, glorieuse courrière,
Qui des feux les plus vifs a semé sa carrière :
C’est aujourd’hui qu’aux champs par la pluie humectés,
Je vais revoir son front resplendir de clartés.
Un nuage, chargé de cette eau salutaire
Que le taureau prodigue à la soif de la terre,
S’élève, s’épaissit ; et du soleil naissant
Tandis qu’il fait pâlir le disque éblouissant,
Le zéphyr, qui des bois agitoit la ramure,
Tout-à coup de son vol assoupit le murmure ;
Il se tait : avec lui les airs semblent dormir.
Le feuillage du tremble a cessé de frémir.
Les flots sont déridés. D’un meuglement sauvage,
Le boeuf n’attriste point les échos du rivage,
Et l’arbre n’entend plus de sons mélodieux.
L’homme au milieu des champs lève un front radieux :
L’ame ouverte à l’espoir, il jouit en idée
Des plaisirs et des biens que versera l’ondée.
Elle a percé la nue ; elle coule : un doux bruit
À peine dans les bois de sa chûte m’instruit :
À peine goutte-à-goutte humectant le feuillage,
Laisse-t-elle à mes yeux soupçonner son passage.

L’urne des airs s’épuise : un frais délicieux
Ranime la verdure ; et cependant aux cieux
Le soleil, que voiloit la vapeur printanière,
Commence à dégager sa flamme prisonnière :
Elle brille. Le Dieu transforme en vagues d’or
Les nuages, flottans dans l’air humide encor,
Jette un rézeau de pourpre au sommet des montagnes,
Enflamme les forêts, les fleuves, les campagnes,
Et sur l’émail des prés étincelle en rubis.
Jusqu’au règne du soir, les tranquilles brebis
De leurs doux bêlemens remplissent la colline ;
L’ormeau plus amoureux vers le tilleul s’incline ;
Zéphyre se réveille, et le chant des oiseaux
Se marie en concert au murmure des eaux.
Enfin dans un nuage, où l’oeil du jour se plonge,
La ceinture d’Iris se voûte en arc, s’allonge,
Et du flambeau du ciel décomposant les feux,
Du pourpre au double jaune, et du verd aux deux bleus,
Jusques au violet qui par dégrés s’efface,
Promène nos regards dans les airs qu’elle embrasse.
Salut, gage riant de la sérénité !
Les sources, d’où jaillit l’éclat de ta beauté,
Pour nos grossiers ayeux ne furent point ouvertes.
Tel est l’arrêt du sort. Les nobles découvertes
Chez les foibles humains n’arrivent qu’à pas lents.
Le tems seul peut prêter des aîles aux talents ;
Ce Dieu, qui détruit tout, donne à tout l’existence.
Ses mains, en nous armant d’audace et de constance,
Ses mains ont façonné le verre scrutateur,
Qui du ciel sous nos yeux abbaisse la hauteur.
C’est lui qui de l’aiman a trahi le mystère :
Soudain l’homme a couvert l’océan solitaire ;
Et bravant les rochers, les trombes, les typhons,
Tranquille, il s’est assis sur des gouffres sans fonds.
Voyez-vous, aujourd’hui que les vents plus propices
De la mort, sous ses pas, ferment les précipices,
Comme il ose, ombragé d’une forêt de mâts,
Chercher, nouveau Jason, de plus riches climats ?
Il part... ah ! S’il est vrai que le sceau du génie
Atteste sa grandeur, c’est depuis qu’Uranie
Le guide sur les flots où règnent ses projets ;
C’est depuis que les vents, devenus ses sujets,
Dans les replis enflés du lin qui les embrasse,
Suivent en dépit d’eux la route qu’il leur trace.
Oui, modernes Typhis ; oui, c’est par vos travaux,
Que peut-être les dieux ont trouvé des rivaux.
Enfanté loin des mers et n’aguère sauvage,
L’homme encor n’avoit point approché leur rivage :
Il erroit sur les monts. Tout-à-coup à ses yeux
L’océan déploya jusqu’aux bornes des cieux
Sa surface mobile, immense, solitaire.
Saisi d’étonnement, l’homme y cherche la terre ;
La terre a disparu : monotone désert,
L’empire seul des eaux brille à l’oeil qui s’y perd.
Long-tems il contempla, dans un profond silence,
Cette plaine d’azur qu’un vent léger balance,
Et qui dans tous ses flots, mollement onduleux,
Répète le soleil, et s’argente à ses feux.
Tandis qu’il promenoit au loin ses yeux timides,
Un géant, du milieu de ces plaines humides,
S’élève sur le dos d’un tourbillon grondant :
Sa formidable main porte un large trident ;
Et malgré la vieillesse en tous ses traits sensible,
Son corps nerveux décele une force invincible.
Tout pâle à cet aspect l’homme frémit d’effroi ;
Il fuit. Le Dieu lui crie : « Arrête ; écoute-moi.
Par de là cet espace où s’étend mon empire,
Sous ce même soleil, plus d’un peuple respire :
Il y vit étranger à tes arts, à tes biens,
Comme toi-même ici tu l’es encor aux siens.
Descends de tes rochers ; viens, franchis la barrière,
Qui de ces bords lointains te ferme la carrière.
Unis, il en est tems, par des liens sacrés
Ces peuples, que les dieux ont en vain séparés ;
Échange les trésors fruits de ton industrie,
Et fais du monde entier une seule patrie.
Les plus affreux périls vont assaillir tes jours ;
Je ne te cele pas qu’ils renaîtront toujours.
Veux-tu que devant toi je les appelle ensemble ?
Regarde : sous tes yeux mon pouvoir les rassemble. »
Il dit. Soudain les flots de son trident frappés
Par les vents orageux roulent enveloppés,
Se heurtent à grand bruit, retombent, se soulèvent,
Se creusent en abyme, en montagne s’élèvent.
La face du soleil pâlit ; et les éclairs
En longs serpens de feu se croisans dans les airs,
Redoublent en fuyant ces ténèbres profondes,
Restes du vieux cahos ramené sur les ondes.
Le calme reparoît ; mais ce calme est trompeur.
Des flots qu’il a pompés en subtile vapeur,
Le soleil de retour charge un nuage humide,
Tournoyante colonne, immense pyramide,
Qui va cacher sa base au séjour lumineux,
Et pesant sur les flots, monte et baisse avec eux.
Enfin cédant au poids des eaux qu’elle ramasse,
La trombe, comme un roc, épouvantable masse
Tombe, ébranlant la mer jusqu’en sa profondeur.
Là, contre des écueils d’une énorme grandeur,
La vague en bondissant heurte, et brisant ses lames,
Du fluide électrique en fait jaillir les flammes :
Ici, le flot coupé de rapides courans
Tourbillonne, et s’entrouvre en gouffres dévorans.
D’un effroyable amas de rocs, de monts de glace,
Plus loin, la vaste mer hérisse sa surface.
Ces rochers voyageurs jusqu’au ciel entassés,
Et par les vents fougueux en tumulte poussés
Se croisent, et rompus de leurs piés à leur cime,
De leur choc ruineux font retentir l’abyme.
À leur bruit, à l’aspect de ces flots menaçans,
L’homme, par la terreur lié dans tous ses sens,
Et trop peu fait encor à dompter sa foiblesse,
L’homme alloit refuser sa future noblesse ;
Quand le Dieu bienfaisant qui lisoit dans son coeur :
« Espère la victoire, et tu seras vainqueur ;
Dit-il : si tu reçus le génie en partage,
Par de hardis travaux accroîs cet héritage.
Ne sais-tu point que l’homme est né pour tout oser ?
La mer a des périls ! Ose les mépriser ;
Viens sur un frêle bois leur disputer ta vie ;
Viens : d’immortels succès ton audace est suivie.
J’aime à te les prédire ; oui, je vois tes enfans,
Dans mes vastes déserts, s’avancer triomphans.
Aux climats qu’elle habite, ils ont surpris l’aurore ;
L’occident les appelle, ils y volent encore ;
L’océan du midi reconnoît leur pouvoir,
Et le pôle glacé s’accoutume à les voir. »
Il dit et disparoît. Une flamme rapide
S’allume au coeur de l’homme ; et d’un oeil intrépide
Mesurant ce théâtre, où la gloire l’attend :
« J’y regnerai, dit-il. » Il le jure. à l’instant
Les sapins abbattus se creusent en nacelles :
La rame les emporte, et leur prête des aîles :
Bientôt la voile ajoute à ces premiers essais ;
Et courant chaque jour de succès en succès,
Les navires, guidés par l’éguille polaire,
Cherchent enfin des bords qu’un autre ciel éclaire :
L’univers étonné s’est aggrandi par eux.
Mais que nous abusons des biens les plus heureux !
La voix de l’intérêt nous façonnant au crime,
Nous irons marchander l’homme foible, qu’opprime
La verge d’un tyran corrompu par notre or ;
Et nous l’acheterons, pour le revendre encor.
Ah ! Pourquoi falloit-il qu’affamés de fortune,
Nous fissions abhorrer l’art qui soumet Neptune ;
Cet art, qui rapprochant tous les peuples entre eux,
Devroit n’en faire, hélas ! Qu’un seul peuple d’heureux ?
Mais parlez : de quel droit plonger dans l’esclavage
L’homme innocent et doux, que vous nommez sauvage ?
Jamais dans vos foyers, barbare conquérant,
A-t-il porté le glaive et le feu dévorant ;
Et repassant les flots sur des nerfs fugitives,
A-t-il jamais traîné vos épouses captives ?
Content des simples fruits que la palme enfantoit,
Au fond de ses déserts, paisible, il habitoit :
Il y seroit encor sans vous, sans la furie,
Qui tourmente ses jours, l’arrache à sa patrie,
Et l’emporte, à travers l’océan écumeux,
Vers des bords, que le crime a rendus trop fameux.
Eh bien ! Qu’un Dieu vengeur des enfans de l’Afrique,
Et du sang, dont le glaive inonda l’Amérique ;
Qu’un dieu dans ces climats vous poursuive ; et sur vous,
Des vents, des feux, des eaux déchaîne le courroux ;
Que sous vos pas, la terre ébranlée, entr’ouverte
S’abyme dans la mer de vos débris couverte ;
Et que votre supplice épouvante à jamais
L’avare imitateur de vos lâches forfaits !
Un dieu m’entend. Je vois, sous le brûlant tropique,
L’ouragan ménacer le Pérou, le Mexique ;
La mer s’agite, gronde : et ses flots épaissis,
L’air de soufre infecté, les astres obscurcis,
Le flambeau de l’éclair et la voix du tonnerre
Aux tyrans du Potose ont déclaré la guerre.
Tous les vents à la fois déchaînés et sifflans
Luttent contre la terre, et déchirent ses flancs.
Des nouvelles cités les fondemens s’écroulent.
Les fleuves dans leur lit en écumant se roulent ;
Et surmontant ses bords de roches hérissés,
La mer couvre les toîts de ses flots élancés.
Aux lieux, où s’étendoit une riche campagne,
Nouvel Etna, s’élève une ardente montagne.
De ce gouffre brûlant, s’élancent confondus
Et des globes de flamme, et des rochers fondus ;
La flotte, loin du port par les vents dispersée,
Périt en tournoyant, sous l’abyme enfoncée.
L’homme en vain fuit la mort : la mort vole et l’atteint.

L’un pâle, échevelé, demi-nud, l’oeil éteint,
Sur les corps foudroyés d’un fils et d’une mère,
Charge son dos tremblant de son malheureux père ;
La terre sous ses pas s’ouvre, et l’ensevelit.
Éveillé par les feux qui dévorent son lit,
L’autre près de sa femme à demi-consumée,
Expire dans les flots d’une épaisse fumée.
Sous les loix de l’hymen, l’avare Sélimour
À la riche Mirinde engageoit son amour.
La lampe d’or brûloit dans la demeure sainte,
Et l’encens le plus doux en parfumoit l’enceinte.
On voyoit dans les mains du ministre sacré,
Pour les jeunes époux, le voile préparé :
Le silence regnoit. Dans les flancs de la terre,
Par trois fois roule et gronde un sourd et long tonnerre.
Tous les fronts ont pâli. Le pontife tremblant
Embrasse en vain l’autel sous ses piés chancelant.
L’orage enfin éclate ; et la voûte écroulée
Ensevelit l’autel, le prêtre et l’assemblée.
Ah ! Fuyons ; renonçons à l’or de ces climats.

En vain cet or perfide y germe sous nos pas ;
Vainement, il jaillit des veines des montagnes,
Se mêle aux eaux du fleuve, et parcourt les campagnes :
Vous fait-il oublier, barbares habitans,
Ce courroux annuel, ces combats des autans,
Par qui furent cent fois les plaines ébranlées,
Et du vieux océan les bornes reculées ?


Comments about Les Mois/Avril by Jean-Antoine Roucher

There is no comment submitted by members..



Read this poem in other languages

This poem has not been translated into any other language yet.

I would like to translate this poem »

word flags

What do you think this poem is about?



Poem Submitted: Monday, December 10, 2012

Poem Edited: Monday, December 10, 2012


[Report Error]