Hégésippe Moreau


Diogène - Poem by Hégésippe Moreau

Du fond de son tonneau, tribune populaire,
Il exhalait sans peur sa maligne colère ;
La censure pour lui n’avait pas de bâillons,
Le glaive de la loi respectait ses haillons.
Au passant, dont l’aumône était sa nourriture,
En revanche il jetait quelque sot en pâture ;
Pour enivrer le peuple et consoler ses maux,
Comme un vin pur, sa tonne épanchait les bons mots.
Puis, son front soucieux, ridé par la satire,
Aux phalènes d’amour que sa lanterne attire
Souriait, et, narguant ses rivaux ébahis,
Il frottait sa laideur aux charmes de Laïs…

Quand l’usage, absolu, règne par ordonnances,
Et que tout se nivelle au joug des convenances,
Malheur à l’imprudent qui s’égare d’un pas
Hors du cercle banal qu’a tracé le compas !
Devant des gueux, dorés de titres et de grades,
S’il ose effrontément huer leurs mascarades,
La foule du lépreux s’écarte avec effroi :
C’est un cynique : — Eh bien ! je suis cynique, moi !
Et, pour doter Provins d’une muse indigène,
J’ose la baptiser du nom de Diogène !
Oui, ce droit m’appartient, moi qui roule à tous vents,
Comme lui son tonneau, mes pénates mouvants ;
Moi qui, persécuté de visiteurs sans nombre,
Impatient enfin de grelotter à l’ombre,
Quand ils me promettaient assistance et conseil,
N’ai répondu qu’un mot : Gare de mon soleil !
Pour être, jeune encor, vieux au métier de sage,
Il m’a fallu subir un rude apprentissage.
Comme Barthélemy, rapsode marseillais,
Dont la voix m’a troublé lorsque je sommeillais,
Dans la brise soufflant de la Grèce ou de Rome,
Je n’ai point respiré de poétique arome,
Et, né loin du Midi, je n’eus pas même, enfant,
À défaut de soleil, un foyer réchauffant.
Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître,
M’emporta vagissant, dans sa robe de prêtre,
Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,
Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers,
Stupides icoglans, que chaque diocèse
Nourrit pour les pachas de l’Église française.
Je suais à traîner les plis du noir manteau ;
Le camail me brûlait comme un san-benito ;
Regrettant mon enfance et ma libre misère,
J’égrenais dans l’ennui mes jours, comme un rosaire.
Oh ! quand les peupliers, long rideau du dortoir,
Par la fenêtre ouverte à la brise du soir,
Comme un store mouvant rafraîchissaient ma couche,
Je croyais m’éveiller au souffle d’une bouche ;
Devant le crucifix et le saint bénitier,
Profane ! j’enviais le sort d’Alain Chartier !
Et quand le mois de mai, pour la reine des vierges,
Faisait neiger les lis et rayonner les cierges,
Priant avec amour l’idole au doux souris,
Je convoitais un ciel parfumé de houris.
Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire,
Parfois comme un oracle interrogeant Shakespeare,
Je l’ouvrais au hasard, et, quand mon œil tombait
Sur la prédiction d’Iphictone à Macbeth,
Berçant de rêves d’or ma jeunesse orpheline,
Il me semblait ouïr une voix sibylline
Qui murmurait aussi : « L’avenir est à toi ;
La Poésie est reine ; enfant, tu seras roi ! »
Vains présages, hélas ! ma muse voyageuse
À tenté, sur leur foi, cette mer orageuse
Où, comme Adamastor debout sur un écueil,
Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.
J’ai visité Paris ; Paris, sol plus aride
Au malheur suppliant que les rocs de Tauride ;
Où l’air manque aux aiglons méditant leur essor ;
Où les jeunes talents, cahotés par le sort,
Trébuchant à la fin, de secousse en secousse,
Contre la fosse ouverte où disparut Escousse,
N’ont plus, en s’abordant, qu’un salut à s’offrir,
Le salut monacal : Frères, il faut mourir !
Mon doux pays, alors, me souriait en rêves,
Comme à Jean-Jacques enfant son beau lac et ses grèves ;
Je revoyais Provins et ses coteaux aimés,
De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés ;
Son dôme occidental, dont chaque soir le faîte
S’illumine au soleil comme pour une fête ;
Sa tour, dont le lichen crevasse le granit,
Où la guerre tonnait, où l’oiseau fait son nid :
Géant contemporains qui, le front dans la nue,
Se parlent tête à tête une langue inconnue ;
Médailles des césars ou des rois, Sphynx jumeaux,
Qui jettent aux passants des énigmes sans mots…

Pour semer de mes vers un sol vivace en friche,
J’ai choisi Seine-et-Marne, et mon domaine est riche :
C’est Meaux, d’où les éclairs de l’aigle gallican
Effrayaient le hibou qui règne au Vatican ;
Provins, docte ruine où l’histoire s’épelle ;
La cité d’Amyot, veuve de Lachapelle ;
Fontainebleau, qui dort à l’ombre de ses bois,
Où ne résonnent plus le cor et les abois,
Et montre avec orgueil, dans ses cours féodales,
Le pied de l’empereur imprimé sur les dalles.

Sur les partis heurtés j’aurai les yeux ouverts,
Et leur choc trouvera de l’écho dans mes vers.
La marotte n’est pas mon attribut unique :
Je mentirai souvent à mon titre cynique ;
Souvent j’exhumerai quelque vieux fabliau ;
Mon journal poétique, au dernier folio,
Pour le lecteur suant d’une longue tirade,
Sèmera des couplets, en guise de charade ;
Mais, épique ou badin, mon vers précipité
Chantera toujours Dieu, l’Amour, la Liberté !

La liberté surtout ! ce nom plein d’harmonie
Sur mes lèvres de feu n’est pas une ironie ;
Car je l’ai confessé, non tout bas, à huis clos,
Dans les refrains qu’on jette à des murs sans échos ;
Non comme l’orateur du banquet populaire,
Dont la flamme du punch attise la colère ;
Comme un bouffon de club dans ses parades, non !
Mais les pieds dans le sang, en face du canon,
Quand une diète armée, en trois jours de séance,
Sous les poignards d’un roi votait sa déchéance ;
Quand, pour sauver l’État et changer son destin,
Des balles remplaçaient les boules du scrutin,
Et que, de tous côtés, les villes du royaume
Envoyaient des élus à ce grand Jeu de paume.
Pour mes concitoyens j’opinais sans mandat,
Et Provins eut aussi son député-soldat.

Pour glaner des sujets, si nos temps sont arides,
Ma muse fouillera dans les éphémérides ;
Sur chaque anniversaire ou de joie ou de deuil,
Je trouverai le temps de glisser un coup d’œil ;
Quand sur nos boulevards le vent d’automne pleure,
Je veux y méditer une élégie, à l’heure,
À l’heure même où, purs de crainte et de remord,
Les Girondins martyrs chantaient leur chant de mort ;
Et, sans doute, le mien remûra l’auditoire,
Car notre nom se mêle à leur funèbre histoire :
C’est parmi nos aïeux, c’est à notre foyer,
Que le bourreau jaloux redemanda Boyer !

J’ai médité longtemps ces noms que je murmure ;
Qu’il me vienne un public : ma poésie est mûre.
Prêtez-moi donc secours, habitants riverains
Du sol qu’ont baptisé les deux fleuves parrains ;
Souffrirons-nous toujours que le proverbe rie
Des talents champenois comme des vins de Brie ?
Diogène aux railleurs porte un défi mortel :
Frères, j’attends vos noms pour signer le cartel.

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Poem Submitted: Tuesday, November 20, 2012

Poem Edited: Tuesday, November 20, 2012


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