Hégésippe Moreau


Le Poëte en Province - Poem by Hégésippe Moreau

Le moi présomptueux de Montaigne et de Sterne
Est mal reçu, venant d’un auteur subalterne ;
Mais comme un premier-né, Diogène m’est cher ;
Je ne distingue pas mon œuvre de ma chair,
Et je dois me laver des reproches qu’on lance
Tantôt à mes discours, tantôt à mon silence.
Sur des abus flagrants, dit-on, je me suis tu,
J’ai porté des défis et n’ai point combattu ;
Puis, j’avais annoncé qu’en un large domaine
Mon Pégase ouvrirait un sillon par semaine ;
Je n’ai pas su tenir ce que je promettais
Et mon jeune crédit mourra sous les protêts…
Hélas ! j’ai préludé sous de riants auspices ;
Tout semblait à mon vol offrir des cieux propices ;
Ceux même qu’autrefois, dans ma gaîté sans frein,
J’avais égratignés d’un insolent refrain,
Ont, tuteurs généreux de ma muse inconnue,
Prêté des ailes d’or à son épaule nue ;
La voix, qui m’a troublé lorsque je sommeillais,
Applaudit ma satire à ses premiers feuillets.
À vous, braves amis dont le bravo m’accueille,
Quand mon poëme au vent s’en allait feuille à feuille ;
À vous, dont la pitié réchauffa dans son sein
Ces passereaux frileux égarés par essaim,
Honneur ! honneur surtout à ces âmes ferventes,
Dans notre Béotie antithèses vivantes,
Qui de leurs conseils d’or m’ont payé le tribut ;
Honneur à vous, C***, M*** et G*** !
Je suis las de croupir sur votre territoire,
De prodiguer des chants qui n’ont point d’auditoire ;
Je pars, et de ces bords, que je croyais amis,
Je secoue, en fuyant, la poudres et les fourmis ;
Je pars, mais sans adieu : ma satire allumée
En cinq explosions ne s’est pas consumée ;
Je poursuivrai sans peur mon rôle jusqu’au bout :
Le théâtre a croulé, mais l’acteur est debout.
Créanciers de mes vers ; pour acquitter ma dette,
Je serai, s’il le faut, et manœuvre et poëte :
De l’art et du travail cumulant les ennuis,
Je sûrai le matin sur l’œuvre de mes nuits…

Vous dont j’entends gronder le bruyant anathème,
Savez-vous bien (hélas ! je l’ignorais moi-même !)
Savez-vous quel fardeau je m’étais imposé ?
Quel miracle inouï je rêvais, quand j’osai
En forme d’Hélicon tailler notre montagne,
Et dire fiat lux aux brouillards de Champagne ?
Comme le voyageur dans son nautique essor,
Baptisant de son nom une île vierge encor,
Insensé, j’avais cru, Cook de la poésie,
Conquérir le premier les bords de la Voulzie ;
Ô mes concitoyens, pardonnez ! je le vois,
Vos gloires pour fleurir n’attendaient pas ma voix.
Heureux pays ! ton sol fourmille d’Aristarques ;
Tes Solons inconnus attendent des Plutarques ;
Rivaux des troubadours qui t’illustraient jadis,
Tes nouveaux lauréats, grands hommes inédits,

De l’ombre d’un bureau, du fond d’une boutique,
Règnent sur les beaux-arts et sur la politique,
Et l’on ne peut toucher à ce double terrain
Sans attenter aux droits d’un orgueil suzerain.
Poëte infortuné, sous ta plume prudente,
En vain tu retiendras l’épigramme pendante ;
À chaque livraison un jury menaçant
Donnera la torture au poëme innocent :
Il flairera partout des délits et des crimes,
Ainsi qu’un or suspect contrôlera tes rimes,
Et les fera sonner tour à tour, à dessein
D’en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin.
On montrera du doigt à la foule ignorante
L’injure personnelle, à chaque mot flagrante.
Un magistrat, dit-on, par l’un est bafoué ;
L’autre frappe un notaire, et l’autre un avoué ;
L’autre un bourgeois du lieu, colossal d’importance,

Dont toi seul n’avais pas soupçonné l’existence.
Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours !
Sur quelque front obscur ils ricochent toujours.
À la face des rois, jettes-tu de la boue ?
Un maire et deux adjoints vont s’essuyer la joue ;
Et des officieux, en grimaçant l’effroi,
Te parleront tout bas du procureur du roi…
Donnes-tu quelques pleurs à ton noble Mécène,
Dont l’exil imprévu fit murmurer la Seine ?
L’hémistiche à Melun se glissant par hasard
Flamboie aux murs dorés d’un petit Balthasar,
Et, des juges tardifs excitant les enquêtes,
Le proconsul jaloux veut te livrer aux bêtes ;
As-tu blessé l’orgueil d’un bel esprit mutin ?
Pour sauver ton repos, fuis, ou, quelque matin,
Pâle encor d’une veille, il faudra que tu coures
Brûler au nez d’un fat tes vers changés en bourres…

Hélas ! c’est mon histoire… Eh bien ! à vous aussi,
Zoïles spadassins, je répondrai : merci !
Vous avez retrempé mon cœur dans l’amertume ;
Le fiel dont il est plein déborde sous ma plume.
Pourtant, dormez en paix : de mon brûlant courroux
Je n’égarerai point un seul éclair sur vous ;
Je ne vous rendrai pas outrage pour outrage,
Car vos bourdonnements ne sont pas un orage.
Vous ne méritez pas que l’on vous crache un vers,
Et d’un large mépris je vous ai tous couverts.
Pour la prostituer, j’estime trop ma haine ;
L’ouragan, dont le vol courbe l’orgueil du chêne,
Dédaigne d’effleurer l’insolent végétal,
Qui se carre au soleil sur le fumier natal.
Pour cible hebdomadaire, à mes coups polémiques,
Je veux des fats titrés, des sots académiques,
Je veux des ennemis que je puisse, en chemin,
Écarter d’un soufflet sans me salir la main.
Venez, gens du pouvoir, dans son nouveau refuge,
Relancer et traquer l’insolent qui vous juge.
Comme un épouvantail dressez-vous devant moi !
Je suis plus fort que vous, c’est pour vous qu’est l’effroi.
Qu’importe qu’on m’enlève une presse, qu’importe
Que l’hospitalité ferme sur moi sa porte ;
Qu’importe, pour s’asseoir, au poëte rêvant,
La chaise du foyer ou la borne en plein vent !
Quand il se frotte au peuple, un contact électrique
Fait jaillir de son sein la flamme satirique.
Je ne m’inspire pas sur des coussins moelleux,
Je tiens mal une plume entre mes doigts calleux ;
Je n’écris pas, je chante, et, Minerve nouvelle,
Ma satire s’élance en bloc de ma cervelle.
Qu’on m’enchaîne, ma voix est libre, c’est assez ;
Oui, tant qu’on n’osera, comme aux siècles passés,
Par le fer et la flamme étouffer le blasphème,
Il faudra qu’on m’entende ; et, dussé-je moi-même
Quêter des auditeurs, comme ces troubadours
Dont l’orgue savoyard nasille aux carrefours,
J’ameuterai le peuple à mes vérités crues,
Je prophétiserai sur le trépied des rues…
Chaque mur, placardé d’un vers républicain,
Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin.

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Poem Submitted: Tuesday, November 20, 2012

Poem Edited: Tuesday, November 20, 2012


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