Jean-Antoine Roucher


Les Mois/Février - Poem by Jean-Antoine Roucher

Onze fois, d’une mer couverte de naufrages,
Ma nef à pleine voile à trompé les orages :
L’avoûrai-je pourtant ? Interdit et troublé,
Souvent près des écueils mon courage a tremblé.
Je sens même, en dépit de l’espoir que j’embrasse,
Qu’aujourd’hui mon vaisseau reviendroit sur sa trace,
Si le port, d’où long-temps m’ont écarté les dieux,
Au bout de l’horizon ne s’offroit à mes yeux.
Là, je crois voir la gloire assise sur la rive,
Oui, c’est elle : ô triomphe ! Elle attend que j’arrive.
Taisez-vous, aquilons ; heureux zéphyrs, soufflez,
Et conduisez au port mes pavillons enflés.

Le sceptre de l’hyver pèse encore sur la terre :
Et l’enfant des hameaux frileux et solitaire,
Près d’un feu pétillant dans sa cabane assis,
Voit les fleuves, les lacs et les étangs durcis,
La nège en tapis blancs sur les monts étendue,
Et la glace en cristal aux arbres suspendue.
D’un oeil impatient interrogeant les cieux,
Il appelle du sud le retour pluvieux :
'Vent propice, dit-il, viens, et que ton haleine
Pénètre les glaçons entassés sur la plaine :
Qu’ils s’écoulent : le boeuf, pressé de l’éguillon,
Ouvrira dans les champs un facile sillon. '
Il dit : l’autan s’éveille, et d’abord en silence,
Du rivage africain vers l’Europe s’élance ;
Bientôt, tempêtueux, il gronde : et devant lui,
Dans les antres du nord l’aquilon s’est enfui.
Son rival triomphant règne seul en sa place ;
Il détend par dégrés les chaînes de la glace.

La nège, sur les rocs élevée en monceaux,
Distille goutte à goutte, et fuit à longs ruisseaux,
Ils courent à travers les terres éboulées,
Et creusant des ravins, inondant les vallées,
Retracent à nos yeux un globe submergé,
Qui de profondes mers sort enfin dégagé,
Et dont les monts naissans, élancés dans les nues,
Sèchent l’humidité de leurs têtes chenues ;
Cependant qu’à leurs piés les flots encor errans
S’étendent en marais, ou roulent en torrens.
Mais déjà ce tribut qu’ont payé les montagnes,
Après avoir franchi les immenses campagnes,
Se répand sur la rive, où les fleuves plaintifs
Mugissent sourdement sous la glace captifs,
Et crevassant leurs bords pour s’ouvrir une route,
Par cent détours secrets se glisse sous leur voûte.
Le fleuve, accru soudain par ce nouveau secours,
Frémit, impatient de reprendre son cours ;
Dans son lit, en grondant, il s’agite, il se dresse ;
Il bat de tous ses flots la voûte qui l’oppresse ;
Elle résiste encor. Sur son dos triomphant
Le fleuve la soulève ; elle éclate et se fend.
Un effroyable bruit court le long du rivage ;
L’air en gémit ; et l’homme, averti du ravage,
Sort des hameaux voisins, et muet de terreur,
Va repaître ses yeux d’une scène d’horreur.

Il voit en mille éclats les barques fracassées,
Leurs richesses au loin sans ordre dispersées ;
Les bords en sont couverts. Le vainqueur cependant
Poursuit, enflé d’orgueil, son cours indépendant ;
Et pareil au héros, qui, promenant sa gloire,
Traînoit les rois vaincus à son char de victoire,
Lent et majestueux il s’avance, escorté
Des glaçons, qui n’a guère enchaînoient sa fierté.
Quand un pont tout-à-coup le traverse et l’arrête.
Par l’obstacle irrité, l’humide roi s’apprête
À livrer un assaut qui venge son affront.
Il rassemble ses flots, les entasse ; et plus prompt
Que le feu de l’éclair allumé par l’orage,
Pousse leur vaste amas vers le pont qui l’outrage,
S’arme d’épais glaçons tranchans, amoncelés,
Et frappant sans relâche à grands coups redoublés,
Dans ses larges appuis ébranle l’édifice,
Qu’a voûté sur les flots un magique artifice.
Fuis, pars, éloigne-toi ; fuis, mortel imprudent,
De ce toît ruineux sur les ondes pendant ;
Laisse-là tes trésors, vain poids qui t’embarrasse ;
Sauve-toi, sauve un fils, seul espoir de ta race ;
Eh ? Ne sens-tu donc pas tes lambris chanceler ?
Fuis, dis-je, éloigne-toi ; le pont va s’écrouler.

Il s’écroule ; et les cris des femmes écrasées,
Et le long craquement des arcades brisées,
Et le bruyant fracas des glaçons en fureur
À la foule égarée impriment la terreur.
Ah ! Détournons les yeux de ces tableaux sinistres.
Mais hélas ! De la mort contagieux ministres,
Les autans, enfermés dans un nuage obscur,
Sur la terre aujourd’hui soufflent un air impur ;
Et nous avons encor des larmes à répandre.
Ce long froid, qui du moins tous les ans vient suspendre
Les douleurs des mortels menacés du tombeau,
Ce froid, qui de leurs jours ranimoit le flambeau,
Ne prêtant plus sa force à leur santé mourante,
Ils tombent engloutis dans la nuit dévorante,
Dans la nuit qui confond les pâtres et les rois :
C’est le règne du dueil ; et par-tout à la fois,
Sous les yeux du soleil, dans le sein des ténèbres,
La voix de la douleur s’exhale en cris funèbres.
Au douzième des mois, ainsi se lamentoit
Le peuple, qu’en son sein Rome antique portoit.
Des sépulchres muets perçant la noire enceinte,
Et d’un ami, d’un père évoquant l’ombre sainte,
Ce peuple, enveloppé de sombres vêtemens,
Trois fois se promenoit au fond des monumens,
Y brûloit de Saba les parfums salutaires,
Et couronnoit enfin ces lugubres mistères
Par des libations d’un vin religieux
Sur l’urne, où reposoient les restes précieux.
Ce respect pour les morts, fruits d’une erreur grossière,
Touchoit peu, je le sais, une froide poussière,
Qui tôt ou tard s’envole éparse au gré des vents,
Et qui n’a plus enfin de nom chez les vivans :
Mais ces tristes honneurs, ces funèbres hommages
Ramenoient les regards sur de chères images ;
Le coeur près des tombeaux tressailloit ranimé,
Et l’on aimoit encor ce qu’on avoit aimé.

Je l’éprouve moi-même : oui, cent fois, à la vue
Des voiles de la mort, d’une tombe imprévue,
L’image de ma mère enlevée en sa fleur,
M’a frappé, m’a rempli d’une sainte douleur :
J’ai cru voir sa vertu, sa jeunesse, ses charmes,
Et ce doux souvenir a fait couler mes larmes.
Astre des nuits ! Je veux à ton pâle flambeau,
Oui, je veux m’avancer vers ce sacré tombeau :
Guide moi... vain espoir que mon coeur se propose !
Hélas ! Trop loin de moi cette cendre repose.
Ma mère ! Oh ! Si mon oeil revoit le bord chéri,
Où ton sein me conçut, où ton lait m’a nourri,
Où tes soins aux vertus formèrent mon jeune âge,
Je voue à ton sépulchre un saint pélerinage ;
J’irai te faire ouïr le cri de mes douleurs,
Et courbé sur ta tombe, y répandre des pleurs.
Vous cependant, mortels, vous que j’ai fait descendre
Aux lieux, où la mort règne assise sur la cendre,
Pardonnez, si mes vers obscurcis trop long-tems
Ont fatigué vos yeux de tableaux attristans.

Malgré moi j’ai suivi ce sombre moraliste,
Ce chantre de la nuit, qui, grossissant la liste
Des poisons, quelquefois mêlés parmi les fleurs,
Se refuse aux plaisirs, et n’a de goût qu’aux pleurs,
Tais-toi, farouche Young ; ta sublime folie
Remplit d’un fiel amer la coupe de la vie.
Eh ! Qu’apprend aux humains ta lamentable voix ?
Que de la mort un jour il faut subir les loix ?
Mais cette vérité, sans toi, tout me l’enseigne :
Tout me dit que la mort rallie à son enseigne
La foule des humains, à la vie arrachés.
N’ai-je pas vu les rois dans la poudre couchés ?
Qui ne fait pas leur gloire au tombeau descendue,
Et de mille cités la splendeur confondue !
Babylone, Ecbatane, Ilion est détruit ;
Et l’orient désert n’en garde que le bruit.
Mais ce qu’on cèle à l’homme et ce qu’il doit connoître,
C’est qu’il faut se résoudre à voir finir son être,
Sans chercher, dans la nuit d’un douteux avenir,
Un glaive impitoyable affamé de punir ;
Sans refuser son coeur à la douce allégresse,
Sans craindre des plaisirs la consolante ivresse ;
Comme on attend la fin d’un jour pur et vermeil,
Pour tomber doucement dans les bras du sommeil.

Quoi ! Parce que la nuit finira la journée,
J’irai, traînant par-tout une ame consternée,
Détourner mes regards de la clarté des cieux,
Je croirai les plaisirs défendus par les dieux,
Et follement épris des vertus d’un faux sage,
Je n’oserai cueillir des fleurs sur mon passage !
Non, non : tels ne sont point les conseils, les leçons,
Que donne la sagesse à ses vrais nourrissons :
Sa voix, sa douce voix aux plaisirs les convie.
Entendez-la crier : « Mortels, goûtez la vie :
Hâtez-vous, saisissez le jour qui vous a lui ;
Et demain au tombeau, jouissez aujourd’hui. »
Mais, dieux ! Autour de moi, quelle clameur sauvage
M’accuse de flatter le honteux esclavage
Des viles passions, des criminels desirs ?
Vous me calomniez, ennemis des plaisirs.
Qu’ai-je fait ? M’a-t-on vu, brisant toute barrière,
Du crime devant l’homme élargir la carrière ?
Ai-je rompu la digue et des moeurs et des loix ?
Mon luth, fidèle écho du plus sage des rois,
Condamne tout excès ; tout excès est folie.
Par la main des plaisirs aux vertus je vous lie ;
J’endors vos noirs chagrins, je charme vos douleurs,
Et vous mène au tombeau par un sentier de fleurs.
Osez donc aujourd’hui, moins sombres, moins sauvages,
Me suivre ; et de la mort oubliant les ravages,
Promenez vos regards sur de rians tableaux.
Voyez sortir Vénus de l’empire des flots ;
Voyez-la qui s’assied sur sa conque azurée :
Des citoyens de l’onde elle vogue entourée,
Les pénètre d’amour et sourit à leurs jeux.
Déjà sont repeuplés les gouffres orageux ;
Et Vénus, sur un char dans les airs emportée,
Pour essuyer les pleurs de la terre attristée,
Va par-tout de l’hyver égayer les loisirs,
Et donne en souriant le signal des plaisirs.
Elle vole : un jour pur se répand autour d’elle.
Des filles du printems avant-coureur fidèle,
Le diligent Crocus lève son front doré ;
Tandis qu’au fond des bois, sur un pin retiré,
Le coq de la bruyère, étalant son plumage,
Offre à Vénus les cris de son rauque ramage.
Le char céleste arrive aux portes des cités.
Vénus parle, à sa voix les jeux ressuscités,
Se ralliant en foule autour de l’immortelle :
« Soutiens de mon empire, écoutez-moi, dit-elle ;
La gloire de Vénus repose entre vos mains.
Allez du triste hyver consoler les humains,
Et leur fait oublier les torts de la nature.
Emportez avec vous ma riante ceinture ;
De ce tissu divin, faites sortir pour eux
Les soins, le doux parler, les desirs amoureux,
Les refus agaçans et le tendre mystère,
Qui me livre en secret le coeur le plus austère. »
Elle dit : et les jeux, ministres empressés,
Loin d’elle au même instant voltigent dispersés.
Ils ouvrent en tous lieux la scène des orgies.
À l’éclat des cristaux, au jour de cent bougies,
La muse des concerts, variant ses accords,
Fait soupirer la flûtte et retentir les cors.
Son magique pouvoir tour-à-tour me promène
Dans les gouffres brûlans du ténébreux domaine,
Aux bosquets d’Idalie et dans la paix des cieux.
Je la suis sur les mers : les vents séditieux,
Par elle déchaînés, mugissent sur ma tête.
Le tonnerre a grondé ; je pâlis : la tempête
Retombe, l’air s’épure ; et la plaine des flots
Répond de toutes parts aux chants des matelots.
La nuit à nos plaisirs vient ajouter encore.
Au sortir des festins, l’agile Therpsicore
Jusqu’au réveil du jour assemble ses amans :
Les uns, rayonnans d’or, chargés de diamans,
Dans le palais des rois ennoblissent la danse,
Que promène à pas lents une grave cadence.
Les autres, invités à des plaisirs plus vrais,
Déguisant et leur taille et leurs voix et leurs traits ;
Courent sous les drapeaux du dieu de la folie,
Et sèment autour d’eux la piquante saillie.
Le folâtre enjoûment, fils de la liberté,
Y circule sans cesse autour de la beauté ;
Par des récits malins la poursuit, l’embarrasse,
Lui peint de ses amans la secrète disgrace,
Lui vante son adresse à tromper un jaloux,
Et Lycidas heureux du malheur d’un époux :
Scène tumultueuse, où, libre enfin de crainte,
L’amour, ailleurs captif, soupire sans contrainte ;
Mais où ce même amour, trop de fois outragé,
Se plaint amérement de noirs soucis rongé.
Là, j’ai vu ma Sylvie, à moi seul étrangère,
Autour d’elle assembler la foule passagère,
S’enyvrer de l’encens d’un peuple adorateur,
Complaisamment sourire à leur discours flatteur,
D’un silence cruel insulter à ma flamme,
Et se faire un bonheur des tourmens de mon ame.
Oh ! Qu’il vaut mieux aux champs consumer son loisir !
C’est-là que nul souci n’attriste le plaisir ;
Pur comme les bergers, il anime la danse,
Néglige la mesure, et confond la cadence :
Il est dans tous les coeurs, il vit dans tous les yeux.

L’écho s’éveille au bruit de mille cris joyeux,
Des trompes, des tambours, des chalumeaux rustiques.
Polémon De Bacchus entonne les cantiques,
Tandis qu’à ses côtés les bergères en choeur
Chantent le jeune dieu qui commande à leur coeur.
Destin que j’aimerois ! Destin digne d’envie !
Il n’est point au hameau de coquette Sylvie ;
On n’y sait point cacher un tendre sentiment :
Zénis aime, et Zénis l’avoue ingénûment.
Elle exige, il est vrai, que le dieu d’Hymenée,
Au destin de Myras liant sa destinée,
Permette à sa vertu les amoureux desirs.
Eh bien, couple sacré ! De tes chastes plaisirs
L’aurore naît enfin ; ton bonheur se prépare.
Par-tout de myrthes verds le dieu d’Hymen se pare ;
Par-tout brillent déjà ses flambeaux allumés ;
Ses temples sont ouverts, ses autels parfumés,
Et pour toi dans les cieux un beau jour se déploie.
Agitée à la fois et de crainte et de joie,
Zénis prend des hameaux les atours innocens,
Inutile parure à ses appas naissans ;
Et quittant, l’oeil en pleurs, la maison paternelle,
S’avance vers le temple en pompe solemnelle.

Le myrthe orne son front, ce front plein de candeur,
Qui n’a point à rougir aux yeux de la pudeur.
Sa mère à ses côtés pleure et sourit ensemble ;
Et les jeunes bergers, que la fête rassemble,
Doucement attendris à ce tableau touchant,
Soupirent à leur tour et suspendent leur chant.
Sous les portes du temple, où la foule se presse,
Où l’amant a déjà devancé sa maîtresse,
Paroît Zénis ; son coeur, plein d’un trouble secret,
À la virginité donne un dernier regret :
Alors de nouveaux pleurs ajoutent à ses charmes,
Et ses tendres parens se plaisent à ces larmes.
Cependant à l’autel, de flambeaux éclairé,
Monte, en habit de lin, le ministre sacré ;
À la foule nombreuse il impose silence :
On se tait. Les amans, conduits en sa présence,
Debout, et tous les deux se tenant par la main,
Prononcent un serment qui ne sera pas vain,
Le prêtre le reçoit, et les cieux le bénissent.
Tandis que leurs destins dans l’Olympe s’unissent,
Le pontife, élevant sa main sur les époux :
« Ô toi, qui par l’amour te fais sentir à nous,
Qui rapproches par lui les coeurs les plus sauvages,
Et de l’avide mort répares les ravages,
Grand dieu ! Sur cet hymen jette un oeil de bonté :
Fais-le participant de ta fécondité.
Que semblable au palmier, qui d’enfans s’environne,
De nombreux rejettons ce couple se couronne,
Que dans ses petits-fils il réfleurisse en paix,
Et meure, plein de jours, sous leur ombrage épais ! »
Il dit ; la foule sort : et les chants d’Hyménée,
Les danses, les festins égayant la journée ;
La timide Zénis, seule au milieu du bruit,
Retarde par ses voeux le retour de la nuit.
Hélas ! La nuit arrive ; et la chaste Diane
D’un jour mystérieux éclaire la cabane,
Où la couche sacrée attend les deux époux :
Ils se lèvent. Gardez de les suivre, ô vous tous,
Qui d’une voix coupable attristez l’innocence !
Le vénérable Hymen commande la décence.
La cabane est un temple ; et la couche, un autel
Interdit aux regards du profane mortel.
Vous seule de la foule indiscrète et légère,
Vous, mère de Zénis, conduisez la bergère.
Elles marchent ensemble au séjour de Myras,
Qui leur prête, en tremblant, le secours de son bras.
Arrivée à ce toît, la bergère attendrie
S’arrête sur le seuil, s’y prosterne, et s’écrie :
'Ma mère, donne-moi ta bénédiction. '
L’oeil humide, et le coeur serré d’émotion,
La mère étend sur eux sa main foible et tremblante ;
Veut parler, et ne peut d’une voix défaillante
Prononcer que ces mots : 'adieu, vivez unis. '
Elle fuit ; et Myras, sur la main de Zénis
Imprimant un baiser, versant de douces larmes :
'Enfin nous sommes seuls ! 'il dit ; et les allarmes ;
Qui de Zénis encor troubloient le jeune coeur,
Se taisent par dégrés ; l’amour en est vainqueur.
L’amour ! Pourquoi faut-il qu’aux cités moins propice,
Ce dieu n’y prenne point l’Hymen sous son auspice ;
Que le seul intérêt y confonde les rangs ;
Que l’or des publicains y marchande les grands,
Et sans orner un nom, en avilisse un autre ?
Si l’Hymen est coupable, ah ! Son crime est le nôtre.

Nos mépris chaque jour flétrissent les époux,
Qui, lassés de leur chaîne, abreuvés de dégoûts,
Amusent des cités les oreilles oiseuses,
Et fatiguent Thémis de clameurs scandaleuses ;
Et lorsque nos enfans, qu’unit déjà l’amour,
Demandent que l’Hymen les unisse à son tour,
Nous repoussons leurs voeux ! L’avarice d’un père
Mettra sur un autel leurs destins à l’enchère !
Barbares ! Si nos mains les vendent au malheur,
Ah ! Permettons du moins la plainte à la douleur.
Ou plutôt, si la loi, sagement paternelle,
N’opprimoit pas l’Hymen d’une chaîne éternelle,
Plus de fiel, plus d’aigreur ; son front pur et serein
Ne se noirciroit plus des ombres du chagrin :
On oseroit punir le furtif adultère.
Ô vous donc, qui devez le bonheur à la terre,
Rois et législateurs ! Ouvrez enfin les yeux :
Assez l’homme a gémi sous un joug odieux ;
Que ce joug soit brisé ; qu’une loi plus féconde
Invite les mortels à réparer le monde ;
Et que la liberté soit le lien des coeurs :
L’amour même à l’Hymen envîra ses douceurs.

À la Maudre, d’épis et de bois couronnée,
Ainsi mes vers chantoient la marche de l’année,
Tandis qu’en son palais, sur le trône des czars,
La Minerve du nord inauguroit les arts,
Envoyoit son tonnerre aux rives ottamanes,
Vengeoit l’antique Grèce et consoloit ses manes :
Qu’un neveu de Gustave impatient du frein,
Dont la Suède enchaîna le pouvoir souverain,
Le brisoit ; mais, soigneux de gouverner en père,
Faisoit tout oublier par un règne prospère :
Que trois ambitieux, profanant la valeur
Par les dieux consacrée à l’appui du malheur,
Sans pressentir qu’un jour leur exemple peut-être,
Contre eux, chez leurs voisins, souleveroit un maître,
Se liguoient, et tenant tout le nord en effroi,
Déchiroient la Pologne et dépouilloient un roi :
Que Frédéric, contraint de reprendre l’épée,
Disputoit à Joseph la Bavière usurpée :
Que Boston, pour ses droits justement révolté,
Les armes à la main, cherchoit la liberté,
Et consternoit ces rois, de qui le sceptre inique
Ne croiroit point regner, s’il n’étoit tyrannique :
Que Franklin, des lauriers par Washington cueillis,
Associoit la gloire à la gloire des lys :
Qu’à la voix de Bourbon, des Hautes Pyrénées,
Les forêts descendoient sur les mers étonnées,
Menaçoient la Tamise, et lui montroient l’écueil,
Où de Londres un jour peut se briser l’orgueil :
Que de l’Ibère enfin la pieuse furie
Flétrissoit un vieillard, l’honneur de sa patrie ;
Et solemnellement replaçoit aux autels
L’Hydre, avide de l’or et du sang des mortels.
Et moi, durant ces jours d’injustice et de guerre,
Oubliant tous ces rois, qui désoloient la terre,
Heureux, je célébrois l’heureuse paix des champs :
Elle avoit tout mon coeur. Les voeux les plus touchans
Attendrissoient pour elle et ma voix et ma lyre ;
Écho les entendit, écho peut le redire.
Ah ! Jusques à la mort puissé-je conserver
Cet amour d’un bonheur si facile à trouver !


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Poem Submitted: Monday, December 10, 2012



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