Philothée O'Neddy


Pandæmonium - Poem by Philothée O'Neddy

Pour un peintre moderne, à cette heure de lune,
Ce serait, sur mon âme, une bonne fortune
De pouvoir contempler avec recueillement
La scène radieuse au sombre encadrement,

Que le jeune atelier de Jehan, le statuaire,
Cache dans son magique et profond sanctuaire !

Au centre de la salle, autour d’une urne en fer,
Digne émule en largeur des coupes de l’enfer,
Dans laquelle un beau punch, aux prismatiques flammes,
Semble un lac sulfureux qui fait houler ses lames,
Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cœur,
La pipe ou le cigare aux lèvres, l’œil moqueur,
Le temporal orné du bonnet de Phrygie,
En barbe jeune-France, en costume d’orgie,
Sont pachalesquement jetés sur un amas
De coussins dont maint siècle a troué le damas.

Et le sombre atelier n’a pour tout éclairage
Que la gerbe du punch, spiritueux mirage.

Quel pur ossianisme en ce couronnement
De têtes à front mat, dont le balancement

Nage au sein des flocons de vapeur musulmane
Qui des vingt calumets, comme un déluge, émane !
Quelle étrange féerie en la profusion
Des diverses couleurs que l’ondulation
Des flammes fait jouer parmi ces chevelures,
Sur ces traits musculeux, ces mâles encolures !

A travers les anneaux du groupe des viveurs,
Glissent quelques rayons vagues, douteux, rêveurs,
Qui s’en vont détacher des ombres fantastiques
Le spectre vacillant des objets artistiques,
Pêle-mêle en saillie à la paroi des murs.
Le plafond laisse voir, dans ses angles obscurs,
De poudreux mannequins, de jaunâtres squelettes,
De gothiques cimiers ; sur deux rangs de tablettes,
Serpente un clair-semé de bosses, d’oripeaux,
De papel espagnol, de médailles, de pots.
Aux bras d’un échafaud de bizarre structure,
Surgit pompeusement une œuvre de sculpture.

C’est un sujet biblique et tout oriental :
L’Esprit de la lumière, ange monumental,
Pousse d’un pied vainqueur, dans les limbes funèbres,
L’Esprit fallacieux qui préside aux ténèbres.

Si le tissu moiré du nuage odorant
Que la fumée élève était plus transparent,
Vous pourriez avec moi de ces pâles figures
Explorer à loisir les généreux augures.
Le développement capace de ces fronts,
Les rudes cavités de ces yeux de démons,
Ces lèvres où l’orgueil frémit, ces épidermes
Qu’un sang de lion revêt de tons riches et fermes,
Tout chez eux puissamment concourt à proclamer
Qu’ils portent dans leurs seins des cœurs prompts à s’armer
De haine virulente et de pitié morose,
Contre la bourgeoisie et le Code et la prose ;
Des cœurs ne dépensant leur exaltation
Que pour deux vérités : l’art et la passion !…




II



Quand on vit que du punch s’éteignait le phosphore,
Mainte coupe d’argent, maint verre, mainte amphore,
Ainsi qu’une flottille au sein du bol profond,
Par un faisceau de bras furent coulés à fond.
Rivaux des Templiers du siècle des croisades,
Nos convives joyeux burent force rasades.
Chaque cerveau s’emplit de tumulte, et les voix
Prirent superbement la parole à la fois.

Alors un tourbillon d’incohérentes phrases,
De chaleureux devis, de tudesques emphases,
Se déroula, hurla, bondit au gré du rum,
Comme une rauque émeute à travers un forum.

Vrai Dieu ! quels insensés dialogues ! — L’analyse
Devant tous ce chaos moral se scandalise. —
Comment vous révéler ce vaste encombrement

De pensers ennemis ; ce chaud bouillonnement
De fange et d’or ?… Comment douer d’une formule
Ces conversations d’enfer où s’accumule
Plus de charivari, de tempête et d’arroi
Que dans la conscience et les songes d’un roi ?…

Tenez, pour vous traduire en langue symbolique,
La monstruosité de ce métaphysique
Désordre, je vais vous susciter le tableau
D’un choc matériel, d’un physique fléau.

Représentez-vous donc une ville espagnole
Qu’un tremblement de terre épouvante et désole.
— Les balcons, les boudoirs des palais disloqués
S’en vont avec fracas tomber entrechoqués,
Avec tous leurs parfums, toutes leurs armoiries,
Dans les hideux égouts, les infectes voiries.
Des monumens chrétiens les dômes surdorés,
Leurs flèches de granit, leurs vitraux diaprés,

S’en vont rouler parmi les immondes masures
Du noir quartier des juifs, sale tripot d’usures.
Une procession de chastes capucins
Veut sortir pour combattre avec des hymnes saints
La rage du fléau : le fléau sarcastique
Vous l’enlève et la pousse en un lieu peu mystique
Où des filles de joie et d’ignobles truands
Festinent, de débauche et d’ivresse béants.
D’abomination, d’horreur tout s’enveloppe :
En un mot, l’on dirait un kaléidoscope
Immense, monstrueux, que l’Exterminateur
Fait tourner dans sa main de mystificateur.

Eh bien, dans leurs discours c’était même anarchie !
— Les plus divins élans de morale énergie,
Les extases de gloire et d’immortalité,
Les vœux pour la patrie et pour la liberté,
Se noyaient, s’abîmaient dans le rire et le spasme
D’un scepticisme nu, tout lépré de sarcasme.

De beaux rêves d’amour qu’eût enviés Platon,
Trempaient leurs ailes d’ange au sordide limon
D’un cynisme plus laid, plus vil en ses huées,
Qu’un hôpital de fous et de prostituées !
Coq-à-l’âne, rébus, sornettes, calembourgs,
Comme une mascarade échappée aux faubourgs,
Se ruaient à travers les plus graves colloques,
Et vous les flagellaient de plates équivoques !
Enfin, c’était du siècle un fidèle reflet,
Un pandaemonium bien riche et bien complet !…

Pas n’est besoin, je crois, de dire que l’idée
De la femme planait, reine dévergondée,
Sur les mille fureurs de cet embrasement :
Qu’elle était en un mot son premier élément !
— Et tout cela n’avait rien d’insolite. — La femme,
De tout ce qui se meut de sublime et d’infâme,
Dans les obscurités sans fond du cœur humain,
N’est-elle pas toujours corollaire germain,

Satellite flagrant, jaloux ?… n’est-ce pas elle
Qui, des yeux du dragon subissant l’étincelle,
Osa dévirginer dans un transport fatal,
L’arbre de la science et du bien et du mal ?…
Le creuset corrupteur où nos vices empirent,
C’est la femme !… l’étoile où nos vertus aspirent,
C’est elle également ! — De la création
La femme est à-la-fois l’opale et le haillon !


III.

L’un des vingt, redressant sa tête qui fermente,
Pour lutter de vacarme avec cette tourmente,
D’une voix qui vibrait comme un grave Kinnor,
Se mit à réciter des strophes de Victor.

Bientôt on l’écouta. — C’était une série
De fragments détachés sur la chevalerie.
— Les sorcières dansaient en rond ; — les damoisels
Couraient bride abattue aux nobles carrousels ;

— Les couvens, les manoirs, les forts, les cathédrales,
Déployèrent à l’envi leurs pompes sculpturales ; —
La muse sur la scène amenait tour-à-tour
Des manteaux, des poignards, du sang… et de l’amour.

Et tous, énamourés de cette poésie
Qui pleuvait sur leurs sens en larmes d’ambroisie,
Se livraient de plein cœur à l’oscillation
D’une vertigineuse hallucination.
Il y avait dans l’air comme une odeur magique
De moyen-âge, — arôme ardent et névralgique,
Qui se collait à l’ame, imprégnait le cerveau,
Et faisait serpenter des frissons sur la peau.
Les reliques d’armure aux murailles pendues
Stridaient d’une façon bizarre ; — les statues
Tressaillaient sourdement sur leurs socles de bois,
Prises qu’elles étaient de glorieux émois,
En se sentant frôler par les ailes sonores
Des strophes de métal, lyriques météores :

— Comme sous les genêts d’un beau mail espagnol,
Parmi les promeneurs épandus sur le sol,
Les jeunes cavaliers tressaillaient quand la soie
Des manches de leur dame en passant les coudoie.

— Oh ! les anciens jours ! dit Reblo : les anciens jours !
Oh ! comme je leur suis vendu ! comme toujours
Leur puissante beauté m’ensorcèle et m’énivre !
Camarades, c’était là qu’il faisait bon vivre
Lorsqu’on avait des flots de lave dans le sang,
Du vampirisme à l’œil, des volontés au flanc !
Dans les robustes mœurs de l’ère féodale,
— Véritables forêt vierge — dans ce dédale
De superstitions, d’originalités,
Tout homme à cœur de bronze, à rêves exaltés,
N’avait pas un seul jour à craindre l’atonie
D’une vie encastrée avec monotonie :
Les drames s’en venaient d’eux-mêmes le chercher,
Mainte grande aventure accourait s’ébaucher

Sous sa fougue d’artiste : — Avoir des aventures ! —
Oh ! c’est le paradis pour les fortes natures !…

Le fraternel cénacle ému jusques au fond
De ses os, écoutait dans un calme profond.
Les poitrines, d’extase et d’orgueil oppressées,
N’exhalaient aucun souffle, — et toutes les pensées
Montaient faire cortège à l’élan de Reblo,
Comme des bandouliers qui suivent un fallot.


IV.

Après quelque silence, un visage mauresque
Leva tragiquement sa pâleur pittoresque,
Et, faisant osciller son regard de maudit
Sur le conventicule, avec douleur il dit :
— Certe, il faut avouer que notre fanatisme
De camaraderie est un anachronisme
Bien stérile et bien nul ! — Ce n’est plus qu’au désert
Qu’on peut en liberté rugir. — À quoi nous sert,

Dans une époque aussi banale que la nôtre,
D’être prêts à jouer nos têtes l’un pour l’autre ?
Si, me jugeant très digne au fond de ma fierté
De marcher en dehors de la société,
Je plonge sans combat ma dague vengeresse
Au cou de l’insulteur de ma dame et maîtresse,
Les sots, les vertueux, les niais m’appelleront
Chacal… Tout d’une voix ils me décerneront
Les honneurs de la Grève ; et, si les camarades
Veulent pour mon salut faire les algarades,
Bourgeois, sergens de ville et valets de bourreau,
Avec moi les cloûront au banc du tombereau. —
Malice de l’enfer !… À nous la guillotine !
À nous qu’aux œuvres d’art notre sang prédestine !
À nous qui n’adorons rien que la trinité
De l’amour, de la gloire et de la liberté !…
Ciel et terre !… est-ce que les âmes de poète
N’auront pas quelque jour leur revanche complète ?
— Long-tems à deux genoux le populaire effroi

A dit : laissons passer la justice du roi. —
Ensuite on a crié, l’on crie encore : Place !
La justice du peuple et de la raison passe.
— Est-ce qu’épris enfin d’un plus sublime amour,
L’homme régénéré ne crîra pas un jour :
Devant l’Art-Dieu que tout pouvoir s’anéantisse.
Le poète s’en vient ; place pour sa justice ? —

— J’acclame volontiers à ton deuil solennel,
Dit au pérorateur l’architecte Noël.
Mais tout n’est pas servage en la sphère artistique :
Si nous ne possédons nulle force physique
Pour chasser de sa tour et mettre en désarroi
Le géant spadassin qu’on appelle la loi,
Les arsenaux de l’âme et de l’intelligence
Peuvent splendidement servir notre vengeance.
Attaquons sans scrupule, en son règne moral,
La lâche iniquité de l’ordre social.
Lançons le paradoxe ; affirmons, dans vingt tomes,

Que les mœurs, les devoirs ne sont que des fantômes.
Battons le mariage en brèche ; osons prouver
Que ce trafic impur ne tend qu’à dépraver
L’intellect et les sens ; qu’il glace et pétrifie
Tout ce qui lustre, adorne, accidente la vie.
Je sais bien que déjà plusieurs cerveaux d’airain,
S’emmantelant aussi d’un mépris souverain
Pour les vils préjugés de la foule insensée,
Se sont fait avant nous brigands de la pensée.
Mais, parmi la forêt de vénéneux roseaux
Que l’étang social couronne de ses eaux,
C’est à peine s’ils ont détruit une couleuvre.
Il serait glorieux de parachever l’œuvre,
Et de faire surgir, du fond de ce marais,
Une île de parfums et de platanes frais. —

— Silence !… écoutez tous, frères !… se mit à dire
Don José, l’œil en flamme et l’organe en délire :
Écoutez ! je m’en vais vous prouver largement

Que nous pouvons scinder, même physiquement,
De la société l’armure colossale,
Et de nos espadons rendre sa chair vassale !…
— Il n’est pas au néant descendu tout entier
Le divin moyen-âge : un fils, un héritier
Lui survit à jamais pour consoler les Gaules :
En vain mille rhéteurs ont lancé des deux pôles,
Leur malédiction sur ce fils immortel ;
Il les nargue, il les joue… or, ce dieu c’est le Duel.
— Voici ce que mon âme à vos âmes propose : —
Lorsqu’un de nous, armé pour une juste cause,
Du fleuret d’un chiffreur habile à ferrailler,
Aura subi l’atteinte en combat singulier,
Nous jetterons, brûlés d’une ire sainte et grande,
Dans l’urne du Destin tous les noms de la bande,
Et celui dont le nom le premier sortira,
Relevant le fleuret du vaincu, s’en ira
Combattre l’insolent gladiateur : s’il tombe,
Nous élirons encore un bravo sur sa tombe :

Si l’homme urbain s’obstine à poser en vainqueur,
Nous lui dépêcherons un troisième vengeur ;
Et toujours ainsi, jusqu’à l’heure expiatoire
Où le dé pour nos rangs marquera la victoire !…


V.

Pendant que don José parlait, un râlement
Sympathique et flatteur circulait sourdement
Dans l’assemblée — et quand ses paroles cessèrent,
Les acclamations partirent, s’élancèrent
Avec plus de fracas, de fougue, de fureur
Qu’un Te Deum guerrier, sous le grand Empereur !…

Ce fut un long chaos de jurons, de boutades,
De hurrahs, de tollés et de rodomontades,
Dont les bruits jaillissant clairs, discordans et durs,
Comme une mitraillade allaient cribler les murs !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Et jusques au matin, les damnés jeunes-Frances
Nagèrent dans un flux d’indicibles démences,
— Échangeant leurs poignards — promettant de percer
L’abdomen des chiffreurs — jurant de dépenser
Leur âme à guerroyer contre le siècle aride.
Tous, les crins vagabonds, l’œil sauvage et torride,
Pareils à des chevaux sans mors ni cavalier,
Tous hurlant et dansant dans le fauve atelier,
Ainsi que des pensers d’audace et d’ironie
Dans le crâne orageux d’un homme de génie !


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Poem Submitted: Wednesday, November 21, 2012

Poem Edited: Wednesday, November 21, 2012


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