Treasure Island

Marcel Aouizerate


Sur une phrase connue de Pierre-Simon Laplace


Parfois au détour des ouvrages les plus techniques se nouent des enjeux tragiques dans une clarté aveuglante - c'est la contrepartie implacable d’enchaînements logiques articulés à la taille du monde. Pierre-Simon Laplace écrit cette phrase célèbre en 1812 dans son Traité de Probabilités: « une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était suffisamment vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. ».

Le bavardage du XIXème siècle pendant un temps fit de ce paragraphe le vade-mecum de l'impossibilité d’une métaphysique. Et, jusqu’aux contreforts de la mécanique quantique, ce fut à celui qui se désespérerait le plus de voir s’évanouir le libre arbitre dans les rouages du calcul. Certes les gamins mal élevés de la physique des années d’avant guerre posèrent sur la table commune les instruments d'un jeu de hasard: les dés et la mesure incertaine. Et les clercs crurent pouvoir réinventer le libre arbitre à partir d’une hésitation intime de la Nature.

Ce manège fit un tour de plus sans encombres; la vie quotidienne n’offrait pas aux pouvoirs du jour de manières très originales de garder dans son lit le torrent de la souveraineté individuelle: par l’incitation de la morale, la menace de la justice et la force de la police. Il faudrait attendre encore pour savoir lire Laplace comme un avertissement: le sujet n’était pas seulement d’imaginer l’impossibilité d’un choix souverain face à un être omniscient, il est une manière sinistre de considérer l’idéal vulgaire qui emplit nos écrans, celui de tout savoir, à tout moment, de tout le monde et de se souvenir de tout.

Car nous y voici et nous pouvons l’énoncer simplement: l’opacité de nos motifs est une mesure directe de l’étendue de notre libre arbitre. Le matérialisme digital qui s’annonce, où sont connus les recoins les plus intimes de notre physiologie, révélée la somme la plus complète de nos choix et de ceux qui nous ressemblent, conduit à l’évaporation implacable de notre identité. Pour celui qui sait tout de nous, aucun de nos choix n’en est un: bienvenue dans un monde obèse et ivre de son information.

J’ai bien conscience qu’une telle théorie transforme le libre arbitre en une notion relative (pour celui ignorant tout de moi même, je suis imprévisible, pour celui qui sait tout, je suis déterminé) , j’ai aussi conscience des domaines éminents où viendrait s’iriser le concept (économiquement déterminé, je suis libre en politique – ou, soumis à un ensemble culturel tout entier explicite, l’inverse serait vrai) . Cependant, j’affirme que ces inconvénients de principe sont véniels et que la théorie laisse un champ tellement large que l’on voyagera longtemps avant d’en sentir l’inertie.

Etant donnée l’étendue de la conversation que nous avons nouée avec la technique - sans nous apercevoir que grandissait un Panopticon avide sur le terreau de nos échanges - je pense plus utile d’armer mieux la résistance, et d’ajouter aux arguments de ceux qui avancent le concept usé de vie privée, face aux machines mémorielles pullulant derrière les barrières d’un droit devenu obsolète. Je préfère repartir du centre et faire valoir, quelque soit le domaine considéré, qu’il n’est pas innocent d’attenter, sans espoir de retour, via le « big data » ou par tout autre prodige, à notre libre arbitre.

Submitted: Thursday, February 20, 2014
Edited: Thursday, February 20, 2014

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