Louise-Victorine Choquet Ackermann

(1813-1890 / France)

L'inconnue - Poem by Louise-Victorine Choquet Ackermann

Le dernier acte est clos, l'éternel rideau tombe.
C'est un héros réel qui sous nos yeux succombe.
Rien n'est fictif ici, le théâtre est vivant ;
L'ardente passion l'anime et le décore.
Spectateurs éloignés, nous ne pouvons encore
Détacher nos regards de ce drame émouvant.
Eh bien ! qui le croirait ? cette même existence
Qui jusqu'à la démence exalta le tourment,
Loin d'elle rejetant cilice et pénitence,
A pris sur ses douleurs un court enchantement.
Elle eut sa fleur aussi ; c'était un lys candide.
Qui tendait aux rayons naissants du jour splendide,
Comme une blanche coupe, un pur calice ouvert ;
L'Aurore lui prêtait son charme et son prestige,
Et, lui, ne demandait qu'à balancer sa tige
Et verser ses parfums sur le vallon désert.
Oui, l'amour a fleuri dans cette vie austère,
L'amour humain, Pascal ; ton cœur a touché terre.
Toi qu'appelait d'en haut la voix du Dieu jaloux,
Comment ! te voilà pris au piège d'un sourire,
Et devant la Beauté qui t'engage et t'attire,
Comme un simple mortel tu tombes à genoux !
Quelle était cette femme assez noble, assez belle,
Pour soumettre à son joug ce cœur fier et rebelle ?
Les hommes ici-bas jamais ne le sauront.
L'image fugitive à peine se dessine ;
C'est un fantôme, une ombre, et la forme divine,
En passant devant nous, garde son voile au front.
Autour d'elle ce n'est que silence et mystère ;
Son amant le premier se résigne à se taire,
Et peut-être fut-elle aimée à son insu.
Quoi ! séduire un Pascal et n'en avoir rien su !
Si, si, tu le savais. L'Amour a son langage.
Oh ! comme on l'entend vite et sans l'avoir appris !
Tout parle, le regard, les teintes du visage…
Hélas ! n'aurais-tu pas plutôt trop bien compris ?
Nous te soupçonnons d'être une âme tendre et douce,
Craignant tout choc soudain et prompte à se troubler,
Ton amant, prodiguant l'éclair et la secousse,
N'a pu que t'éblouir sans doute et t'ébranler.
Il nous semble ici voir vers un mont qui surplombe,
Au-dessus de l'abîme emportant sa colombe,
Un grand aigle éperdu s'élever dans les cieux.
Le cher et faible oiseau tremble et ferme les yeux.
Elle ne savait pas, cette serre puissante,
Qu'en l'enlevant si haut elle allait le meurtrir.
Triste et chaste inconnue, ô colombe innocente !
Combien ton aigle a dû te faire aussi souffrir !
Il est des cœurs de feus, foyers d'ardeur intense :
Pour s'embraser soi-même il suffit d'y toucher.
Résistez à l'attrait, tenez-vous à distance,
Car c'est vouloir périr que de s'en approcher.
Si par un soi d'été la phalène imprudente
Voit dans l'obscurité luire une lampe ardente,
Affolée, elle court vers l'éclatant flambeau ;
Mais qu'elle effleure au vol la flamme de son aile,
Son trépas est certain ; hélas ! c'en est fait d'elle ;
Elle meurt consumée en ce brûlant tombeau.

Ton cœur eut donc son jour d'éclaircie et de trêve,
Pascal, puis, effrayé, ton pauvre amour en sort,
Se croyant un péché, lui qui n'était qu'un rêve.
Mais voici le réveil ; au combat ! à l'essor !
Fi des bas-fonds humains ! que le ciel seul te tente !
Là du moins tu pourras aimer sans t'avilir,
Et, s'il est dans ton cœur une place d'attente,
Trouver l'unique objet digne de le remplir.
D'un élan plus fougueux sur ta noble victime
Tu reviens à l'assaut, âpre et tenace Foi !
Plus d'espoir, l'amant cède et le savant s'abîme ;
Car c'est s'anéantir que de se rendre à toi.
Dans ton avidité, désastreuse, infinie,
Tu ne lui laissas rien qu'une croix et la mort ;
Oui, tu lui ravis tout, et trésor à trésor :
Après son chaste amour, tu lui pris son génie.
Sacrifice complet ! Jamais être mortel
N'avait encor livré tant de dons à ta flamme.
Ton rayon devint foudre en tombant sur cette âme ;
Il a tout dévoré, l'holocauste et l'autel !

[modifier]IV.

Tu nous en fait l'aveu : si quelque chose au monde
T'a jamais irrité, Pascal, et confondu,
C'est que l'on pût dormir en une paix profonde,
Lorsque sur un abîme on se sait suspendu ;
C'est un monstre pour toi que cette indifférence.
Quoi ! ne point s'enquérir du suprême secret
Qui doit remplir nos cœurs d'horreur ou d'espérance ;
Rester dans l'insouci du suprême intérêt ;
Aux choses d'ici-bas restreindre notre envie ;
Sur des spectacles vains tenant fixés nos yeux,
Passer sans demander autre chose à la vie
Que son voile d'un jour pour nous cacher les cieux !
Tu voulais que la peur, l'espoir, l'inquiétude,
Nous enfonçât dans l'âme un aiguillon puissant,
Que notre éternité fût notre unique étude
Et que, dans les tourments d'un désir incessant,
L'homme, s'il ignorait, cherchât en gémissant.
Et tu nous annonçais une heureuse nouvelle :
La destinée humaine éclairée au vrai jour,
Dans notre âme en ruine et pourtant immortelle
Des débris retrouvés de grandeur et d'amour.
Nous donc, qui n'avons pas à craindre ta colère,
Puisque dans l'inconnu nous ne saurions dormir,
Qui sondons et fouillons notre propre misère,
Et qui, selon tes vœux, cherchons, non sans gémir,
Nous sommes accourus à ta voix éclatante.
Par tant de passion nous laissant entraîner,
Nous sommes pleins d'espoir, de terreur et d'attente ;
Nous te suivons, Pascal ! où vas-tu nous mener ?
Aux pieds d'un Dieu jaloux, déloyal, implacable,
Qui hait sa créature et l'aveugle à dessein,
Qui d'un péché lointain la fait naître coupable,
Afin de lui fermer plus aisément son sein ;
D'un Dieu qui, s'acharnant sur sa moindre victime,
A des tourments sans fin pour un moment d'erreur,
Qui défend toute attache et qui nous fait un crime
De ces mêmes instincts qu'il nous a mis au cœur ;
Qui, de tous les côtés, nous traque et nous opprime,
Sourd aux vœux, sourd aux cris, que l'on implore en vain ;
D'un Dieu dont la vengeance est la pensée unique,
Et qui va, couronnant ainsi son œuvre inique,
Jusqu'à verser un sang innocent et divin.
A quel degré d'effroi, de désir, de démence,
Ton noble cœur, Pascal, était-il donc monté,
Pour aux pieds d'un tel Dieu t'avoir précipité ?
Et tu nous y poussais avec ta véhémence,
Nous défiant ailleurs de trouver la clarté.
L'absurde Foi, voilà ton unique lumière ;
Tu t'es sur ce flambeau jeté de désespoir.
Croire ! aveu d'impuissance et ressource dernière
D'un pauvre être ignorant qui renonce à savoir.
Nous n'y renonçons point. Puisqu'un doute invincible
Sape en ses fondements jusqu'au dernier autel,
Et que notre raison se heurte à l'impossible
Lorsqu'elle croit saisir le fantôme immortel ;
Puisqu'elle ne veut point, résignée à se taire,
Pour résoudre un problème acceptant un mystère,
Dans l'abêtissement lier l'essor humain ;
Surtout puisque devant l'injustice infinie
La conscience en nous, Pascal, s'indigne et nie,
Nous chercherons sans toi sur un autre chemin.

Nous voulons avant tout, pour la nacelle humaine,
Un pilote plus sûr que le mensonge saint,
Et nous repousserons toute chimère vaine
Qui, comme rive ou port, nous offrirait son sein ;
Car nous avons élu pour objet de conquête,
Non une illusion, mais la réalité.
Entre un gouffre et le ciel après avoir flotté,
Rencontrant un mirage on s'abuse, on s'arrête.
Nous, nous voulons aller jusqu'à la Vérité :
Prêts à tout affronter, nous marchons droit sur elle.
A notre appel ardent, s'empressant d'accourir,
La Science nous ouvre une route nouvelle,
Et du voile jeté sur la face éternelle
Sa main lève les plis. Qu'allons-nous découvrir ?
Peut-être, au lieu d'un père aimant sa créature,
Une marâtre aveugle et sourde, la Nature,
Et dans son vaste sein, perdu mais enchaîné,
L'Homme qui souffre et meurt, esclave abandonné.
Si tel est notre sort, eh bien ! qu'il s'accomplisse !
Sachons d'abord… après ce n'est rien d'obéir.
Délivrés d'ignorer, cet horrible supplice,
Nous trouverons en nous la force de subir.

O Résignation ! religion dernière,
Seul culte que doit l'homme à l'ordre universel,
Toi qu'il embrassera quand, malgré sa prière,
Ses dieux l'un après l'autre auront quitté le ciel,
Désapprends-lui les vœux et la plainte inutile ;
Se taire et renoncer, c'est se sanctifier.
Hélas ! tant que la Foi l'aveugle et le mutile,
Il ne peut que trembler, gémir et supplier ;
L'être faible devient alors un être lâche.
Redonne-lui du cœur, et qu'il fasse sa tâche
Bravement, jusqu'au bout, sous les yeux de destin.
A la place ou trônait le caprice divin
Quand il ne verra plus que des lois souveraines,
Qu'il cesse d'adorer et de se prosterner,
Et sache que devant ces inflexibles reines,
Pour tout geste en passant, il n'a qu'à s'incliner.


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Poem Submitted: Tuesday, October 9, 2012

Poem Edited: Tuesday, October 9, 2012


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