Roland Bastien


Last Super - Poem by Roland Bastien

Le dernier souper.

Elle venait seule me visiter un soir de printemps. Le ciel était sans nuages. L’odeur des bourgeons sur les arbres longeant la rue Robson enivrait la nuit de ses parfums d’avril. Elle m’offrait, en ouvrant la porte pour l’accueillir, un bouquet de fleurs variées qu’elle portait sur le bras gauche et dont le parfum me piquait les narines. J’en ai fait deux bouquets, isolant ceux dont je fus allergique et les plaça l’un dans le pot prés de la fenêtre qui donne sur Robson et l’autre sur la petite table de la salle de bain, en prenant soins de bien fermer la porte, avec l’idée de les jeter a son départ.

Elle venait pour la première fois chez moi. Ses yeux d’amandes, une fois scrutaient l’entrée, s’ouvraient a peine, dissimulant un geste de séduction. Je n’imaginais pas ton appartement ainsi, n’es ce pas? Son regard traça un arc dans l’air et limita sa vision sur le salon et la salle a mangé. Je n’osais demander comment elle l’avait imaginée de peur de ne pas dénuder sa pudeur a fleur de peau, quoique son n’es-ce- pas a l’anglaise m’y invitait. Il y logeait une surprise heureuse dans son regard, celle d’une femme imbue de la beauté. Ses yeux parcouraient ma bibliothèque et mes disques rangés dans deux armoires cote a cote. Elle disait les mots dans un anglais Londonien pointu, teintés de timbres cantonais. Sa voix m’inspira et calma mon esprit agité par la beauté que ses vêtements étalaient; un tissus de soie peint a la main par ses fournilles aux doigts magiques et ses gants noirs attelant ses bras jusqu’aux coudes anoblissaient son allure et coloraient son teint déjà pali d’un jaune claire. Je répondais machinalement: moi non plus, sans trop savoir ce qui advenait si elle me demanda: tu dis! Elle souriait d’un pli léger aux lèvres, contrôlé et soutenu par les muscles des joues moins de trente secondes, cédant toute la place à ses yeux noirs mi- clos. Un noir si profond que je visse une étoile rare qui devenait ciel nuit peu a peu. Je gardais le silence au creux de ma gorge, laissant mes ondes venant de mes pores envahir l’espace, ce qui l’a rassurait totalement sur mes intentions réelles. Je l’invitais à prendre place sur le canapé d’un geste que je trouvais très Chinois. Ma main droite orientait ses pas. Ils ne laissèrent aucune empreinte profonde sur le tapis tant qu’ils furent légers. Elle déclina mon geste et préféra tourner les yeux vers les desseins que j’eus installés sur les cinèses et des photos de vedettes chinoises, des jeunes filles, qu’un jeune garçon, le fils de Hong, m’avait offert avec une certaine malice dans ses yeux. Serait-ce une idée qui l’accordait du temps afin d’envisager comment elle allait s’assoire, sans bousculer la table de thé qui, disons le, se plantait comme un baobab entre les deux sofas, laissant très peu de place a toutes circulations aisées. D’un geste que je n’eu le temps de capter dans son envole tant qu’il fut rapide, elle s’installa sur le sofa a ma droite, ses yeux encore rivés sur un dessein érotique, une femme japonaise qui faisait pipi au sol que j’avais peint du temps ou j’aimais la Japonaise qui citait souvent par coeur « fragment d’un discours amoureux » de Roland Barthes pour me séduire.

Je constatai qu’elle avait des traits beaucoup plus Coréen que Chinois. Ses joues moins osseuses que d’autres, donnèrent à voir un visage en losange avec des traits franc qui disait son ethnicité. Je lui faisais remarquer que je fus troublé en lisant des traits Coréen sur son visage. Elle m’avoua que sa grand- mère paternelle fut Coréenne. Je fus soulagé.

Quand je l’ai rencontré pour la première fois à la galerie d’art Beatus sur la rue Nelson, j’ai cru reconnaître une artiste qui menait bien son jeu. Je notai qu’elle ne fut pas prise en considération par Sengi, jeune beauté chinoise qui dirigeait la galerie et qui me parlait pour éviter son regard. Elle actait comme si elle attendait quelques choses de quelqu’un. Ma conversation avec Sengi devenait de plus en plus boiteuse. J’ai décidé de me faufiler dans la foule pour arriver jusqu’a elle, laissant Sengi stupéfait. Elle attendait que je lui adressai la parole, tout en prenant garde de m’informer d’un geste du pied, qu’elle ne répondra pas. Je n’osais me rapprocher trop d’elle et décida de m’arrêter devant une photographie sur la cimaise qui invitait à la conversation. C’était une famille d’oiseaux, le père, la mère et les poussins, alignée selon leur grade dans le clan. La mise en scène fut t-elle, que je me suis permis de rire aux éclats, un vrai rire franc, ce qui soulageait deux femmes occidentales a mes cotés qui en avaient bien envahies. Elles se mettaient à rire aux éclats aussi. Cela partait comme une poudre a canon. Tout le monde se tournait vers notre direction et riait de cette photo. Ce fut ainsi qu’on c’était connu. Elle m’a adressée la parole la première. Nous échangeâmes nos coordonnés.

Je l’invitai a écouter une composition de Toru Takemitsu que je disposai, celle ou une jeune fille racontait l’histoire de sa grand’mère alcoolique je crois, avant de passer a table. Je la faisais remarquer que la voix de la Japonaise avait la même fragilité que la sienne: Un certain retenu apparemment craintif, du a une successions de mal entendues, mais au fond, beaucoup plus fébrile qu’elle en a l’air, reflection que je gardais secrète. Elle disait qu’elle n’aimait pas cette voix, peut-être pour se protéger. S’en était pas un astuce de ma part, je m’en défait facilement. Je l’invitai à écouter à la place le travail sonore que j’avais fait avec Chiwen, cette pièce autour d’un poème Chinois datant de la dynastie Han, chantée par elle et le piano que je jouais. Elle fut touchée par cette voix ténor au point qu’elle n’arrêta pas de dire, elle est très bonne, elle est très bonne, elle est très bonne. J’ai du intervenir pour ajouter d’autre aspect de sa voix et du travail, a fin d’arrêter cette litanie. Elle prenait une minute presque à regarder mes lèvres qui bougeaient quand je parlais. Son aspect charnu a pu évoquer des émotions a peine visible dans ses yeux dont la facture fut contemplative à mon grand étonnement.

Elle a choisit une tasse de thé oolong au lieux d’un apero. On passa a table. Je lui ai tiré la chaise et la plaça à la bonne convenance, avec des gestes précis et un esprit bien disposé. Elle répondait d’un geste sec du coup, comme seule les japonaises savent bien le faire, sans que la tête soit inclinée, pour me remercier. Son expression rendait possible sa soumission. Elles s’asailla en face de moi et la lumière suspendue au plafond vers le milieu de la table donna à lire une gamme harmonique en tiers que seul les musiciens minimalistes savent le secret. Deux soupières de bouillabaisse Marseillaise à la base, avec des variétés de fines lames de chairs colorées nageant dans un jus mi thaï dans l’une et mi haïtien dans l’autre, incitaient à la contemplation qu’à la dégustation. J’ai eu le reflex de présenter ses deux versions. Elle préférait l’haïtienne surtout avec le mélange de vin blanc, de cannelle, des feuilles de laurier, de piment zoizeaux et des fines lames d’échalotes rehaussant les chairs iodées des poissons. Je fus vivement attiré par la couleur de la soie qu’elle portait et qui conjuguait bien avec mon riz au pois collé, l’aubergine aux crabes, les betteraves rouges, les carottes et le brie qui remplaçaient les soupières. Je lui demandais la permission de toucher le tissu de sa robe, ce qui la rendait nerveuse tout d’un coup. J’attendais qu’elle se remette de ses émotions pour activer mon geste. Je ne me retenais pas et elle me laissa faire. J’ai cru noter des motifs en relief, comme s’il s’agissait de broderie faite a même des files de soie du tissu. Je n’en avais jamais vu de la sorte. Chiwen mon amie, elle même couturière, possédait toutes une gamme de tissus imprimés, ce qui me donnait des avances sur ce sujet. J’ai encore en ma possession un document écrit par Zhou Xun and Gao Chumming traduit en français par Marie Thérèse Lambert sur le costume Chinois. Je trouvai, avec beaucoup de nuance, un rapport entre les tissus de soie utilisés par les teinturiers des Ming (1368-1044) et celui qu’elle portait. La comparaison est démesurée, je vous l’avoue, mais je dois me situer par rapport à une certaine réalité historique, serait-ce par pure fantaisie. Mes doigts et ma mémoire gardaient pour eux mes impressions.

Elle mangeait copieusement ce qui m’a surpris. Elle a but du thé, pas de fromage pour fermer l’estomac. Elle fut toute joyeuse avec ses émotions libérées de protocole. J’ai pu lire dans chaque une de ses envolées, l’expression de la fillette bien élevée qu’elle fut.

J’ai su peu de choses d’elle au fond. Elle fut comme moi liée aux mouvements gauchistes des années 70's. Fut ML, Maoïste pour finir Trotskiste. Je lui ai faite part de quelques anecdotes de cette période à Montréal et New York, deux villes ou je vivais a cheval sur le temps. Mes convictions furent très tiers -modiste, avec des clins d’oeil au trotskiste pour enfin finir anarchiste comme Boukharine, la faisait rire beaucoup plus que nos idées surréalistes de l’époque tel que: les Marxistes fin gourmet (très, très petite bourgeoise) elle soulignait en témoignant qu’elle fut autant pour elle a Londres. Je notais quand elle riait et parlait en même temps, les traces de son rang dans la hiérarchie Chinoise. Son accent et les modulations de tons et les hauteurs des timbres en disaient long. Je lui narrait cette soirée, ou du moins happening chez Gail, l’apprentie écrivain a l’époque et Marie la Buffalo, ou l’on se choisissait un personnage a l’insu des autres et dont les invités devaient s’accommoder a tout pris, disons le, avec beaucoup de heurts. Les soirées prenaient des airs de folie ou les répliques furent dignes d’une pièce de Molière et les salons de Versailles. Le plus drôle des histoires fut celui de Ali: m’ayant vu en rêve en train de l‘égorger avec une scie électrique, couru tout droit chez moi aux petites heures du matin a son réveil, avec l’idée fixe de me tuer avec un couteau de boucher. Cela n’avait pas eu de suite tragique. On a rie de tout cela. Il a du trop fumer du hashish avant de dormir, je me disais. Charles aussi avait de drôle de cauchemars. Aziz m’avait vu en rêve comme si je fus le pape et qu’il refusa de ce confesser a moi sous prétexte d’être musulman...Beaucoup d’hostilités ne-ce pas? Elle nota qu’on jouait des jeux dangereux.

Avec ses amis trotskistes, me racontait elle, il arrivait souvent que la sensualité prenait le dessus lors des rencontres nocturnes. Elle s’arrêta un moment et disait, j’étais très jolie en ce temps, le sais-tu? On soutenait comme Trosky et Frida, elle continua, que la moralité était une affaire bourgeoise. Je la faisais part de nos intentions ascétiques à l’époque. L’amour fou voué à une seule personne, ma femme dans mon cas, fut le credo. Elle fut aussi mariée avec un Anglais dont la famille n’accepta pas totalement cette liaison malgré son éducation, ce qui les privaient d’une bonne rente, car le jeune homme fut fils d’homme riche. Elle n’a jamais travaillée de sa vie et vivait bien après son divorce.

Nous gardions le silence pour notre dernière tasse de thé et une tranche de gâteau foret noire. Il fut vivement apprécié. Nous intériorisions les minutes passées entre nous, serait-ce de les imprimer dans nos mémoires. J’ai du fixer cette image de tissus de soie et je faisais le projet d’étudier a fond une seconde fois ce sujet. Elle décida de partir.

J’habitais sur Robson a l’orée du Stanley Parc en ce temps la et elle sur Granville Island ou elle flottait sur l’eau. Je l’ai accompagné jusqu’a la rue Burrard. Elle disait vouloir continuer seul a pied, malgré qu’il fut tard, minuit. On ne c’était pas embrassés pour se dire bonsoir, quoique mes vielles manières bien Française me l’imposaient, serait ce à mon esprit. Je suis rentré chez moi avec la couleur d’un tissu de soie dans les yeux.

* * *


Comments about Last Super by Roland Bastien

  • (5/15/2009 3:14:00 PM)

    'Les soirées prenaient des airs de folie ou les répliques furent dignes d’une pièce de Molière et les salons de Versailles. '
    It is pleasant to read … impulses since 20 centuries …

    Psychological 'still-life'...Attractive female images, figurative panorama … intimate game … Political nuances «Trosky and Frida, and anarchists» and there century has imperceptibly passed …
    Rhythmically, beautifully...
    (Report)Reply

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Maya Angelou

Caged Bird



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Poem Submitted: Friday, May 1, 2009



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